De la Tour Eiffel aux packagings produits, le rose est partout : on a compris, le mois d’octobre a démarré —et avec lui ses bonnes actions et intentions, ainsi qu’un lot de motivations plus que douteuses.
Octobre Rose est l’occasion de revenir sur un certain nombre de sujets qui touchent aux femmes, à la santé, à l’environnement et à l’économie de marché.
Incidence et mortalité, les chiffres clés
Près d’un million de femmes touchées en France. Le cancer du sein est le 1er cancer qui touche les femmes et c’est leur 2è cause de mortalité (après les maladies cardiovasculaires, l’infarctus notamment). C’est donc le plus fréquent et, bien qu’il soit mieux soigné qu’avant, ça reste le plus meurtrier.
L’âge médian au diagnostic est de 64 ans, mais mais les cancers précoces augmentent en continu depuis 1990 : +63% de femmes diagnostiquées à 30 ans, +33% diagnostiquées à 40 ans.
La France se situe entre le 1er et le 9è pays (la position diffère selon l’étude) au plus fort taux d’incidence* dans le monde concernant le cancer du sein.
Sources
Santé Publique France, INCA (Institut National du Cancer), CIRC (Centre International de Recherche contre le Cancer, IARC en anglais), Etude parue dans The Breast, reprise par de la Société française de médecine prédictive et personnalisée (SFMPP) octobre 2025

“Dépistage” vs. “prévention”, attention aux termes
Le dépistage consiste à détecter des cancers, et non pas à en empêcher la survenue. Ce n’est donc pas un acte de prévention ; il ne diminue pas le risque de cancer.
La détection d’un cancer du sein à un stade peu avancé de son développement permet de le soigner plus facilement, mais aussi de limiter les séquelles liées à certains traitements.
Par ailleurs, la plupart des initiatives fortement financées et relayées (dans le cadre d’Octobre Rose principalement, mais aussi d’autres programmes) se concentrent sur le dépistage et les traitements (très lucratifs !) et pas suffisamment sur les causes et la prévention.
Les causes du cancer du sein
Le facteur génétique ne représente que 5 à 10% des cancers du sein.
Autres facteurs de risque :
- Consommation d’alcool (15% des cas) ou de tabac
- Alimentation transformée ou peu équilibrée
- Sédentarité, travail de nuit, obésité
- Traitements hormonaux (contraception ou traitements pour la ménopause par ex.)
- Conditions environnementales : perturbateurs endocriniens, pollution de l’atmosphère, de l’eau, des sols… qui peuvent potentiellement représenter jusqu’à 55-60% des cas
Un exemple : par rapport à d’autres départements de l’Hexagone, les Parisien·nes présentent un sur-risque de 15% sur le cancer du sein.
9% des cas de cancer du sein pourraient être évités si l’on se rapprochait des seuils d’exposition recommandés en 2021 par l’OMS pour le dioxyde d’azote contenu dans la pollution atmosphérique.
Femme et malade : la double peine
Seuls 5% des fonds mondiaux pour la recherche en biopharma sont dédiés à la santé des femmes. 4% pour l’innovation en medtech.
Les femmes ont 6 fois plus de risque d’être quittées par leur conjoint après la découverte d’un cancer ou une sclérose en plaques, par rapport aux hommes dans la même situation.
En effet, le taux d’abandon (séparation ou divorce), est de 20,8% pour les femmes malades, contre 2,9% pour les hommes malades.
Ce manque de soutien moral, émotionnel, logistique voire économique de son ou sa partenaire de vie est, en soi, une violence conjugale.
Par ailleurs, les injonctions à la beauté, à une féminité dictée par des standards esthétiques précis pèsent fortement sur les femmes. Elles seront davantage scrutées, voire déconsidérées si leur apparence change avec la maladie et ses traitements (chute de cheveux, mastectomie…). Elles en ont bien conscience et l’appréhension du regard des autres peut également favoriser un repli sur soi ou une dépression.
Les cancers, des opportunités lucratives
Très populaire outre-Atlantique, Octobre Rose est l’invention d’entreprises privées états-uniennes. C’est le laboratoire pharmaceutique AstraZeneca qui, au milieu des années 1980, a commencé par lancer un mois de sensibilisation sur le cancer du sein.
Charlotte Haley, survivante d’un cancer du sein, a eu l’idée en 1991 de porter et faire porter un ruban couleur chair/saumon dans le but de visibiliser davantage le sujet, et de sensibiliser la population et les législateurs aux besoins de moyens pour la prévention.
Un an plus tard, la vice-présidente du groupe de cosmétiques Estée Lauder (également fondatrice de la marque Clinique) décide de s’engager dans la lutte contre la maladie et la promotion du dépistage. Elle se réapproprie le ruban, en change la teinte, créée une fondation pour la recherche et collabore avec le magazine Self pour lancer sa campagne.
Estée Lauder et Clinique sont d’ailleurs très critiquées pour la composition de leurs produits cosmétiques, qui comporteraient parmi la liste des ingrédients des perturbateurs endocriniens cancérogènes.
Aujourd’hui, de nombreuses marques profitent de ce qui s’est transformé en un temps fort marketing et s’engagent à reverser une partie de leurs bénéfices à des associations ou fondations. Octobre Rose devient ainsi une opération commerciale qui permet à la fois une augmentation du chiffre d’affaires ET une optimisation fiscale puisque les dons permettent des déductions d’impôts sur les sociétés.
Le cancer rapporte gros à l’industrie médico-pharmaceutique
La taille du marché des diagnostics du cancer devrait atteindre près de 125 milliards de dollars en 2026 et dépasser les 180 milliards d’ici 2031.
Les ventes de traitements anticancéreux pesaient plus de 185 milliards de dollars dans le monde en 2021. Elles devraient dépasser les 300 milliards d’ici à la fin de l’année 2026.
« Les nouveaux traitements soignent mieux les malades. Mais à quel prix ? Depuis vingt-cinq ans, leur coût ne cesse de grimper. Aux chimiothérapies, facturées quelques dizaines d’euros la cure mensuelle, se sont ainsi peu à peu substituées des thérapies ciblées vendues plusieurs centaines voire milliers d’euros, puis des immunothérapies, encore plus onéreuses.
Dans un rapport publié en 2023, l’Académie de Médecine s’inquiétait de cette surenchère. « En 2017, le coût de la prise en charge du mélanome métastatique a été estimé à 269 682 euros par patient, soit un coût multiplié par environ 165 depuis 2004” », notait-elle. »
Les systèmes de santé ont de plus en plus de mal à suivre face à des labos qui facturent gros sur un marché très lucratif. Certes, ceux-ci engagent des sommes pour la recherche et le développement (10 ans en moyenne pour développer un nouveau traitement), mais leurs marges sont souvent opaques et certainement très confortables.
Sources
Dé-remboursement de traitements
Le journal 20 minutes raconte le cas (un cas, parmi des milliers) de Jasmine, 29 ans « qui a appris la fin du remboursement de son traitement… sur Instagram ».
« Atteinte d’un cancer du sein diagnostiqué il y a deux ans et traitée par une injection mensuelle de Zoladex associée à du Letrozole, pour éviter une récidive, cette jeune femme va devoir payer le prix fort pour se soigner. »
A partir du 15 décembre 2026, le traitement Zoladex d’AstraZeneca, « prescrit pour les personnes atteintes d’un cancer du sein ou de la prostate ne sera plus remboursé. Ce dé-remboursement fait suite à une demande du laboratoire AstraZeneca, qui avance des motifs purement économiques. [Une] demande acceptée par l’Etat. »
« Cette décision de dé-remboursement intervient [à peine] quelques mois après le vote d’une loi visant à améliorer la prise en charge des soins liés au cancer du sein. »
Source
Main dans la main, agrochimie et pharmacie
“Toutes les utilisations de produits phytosanitaires sont susceptibles de contribuer à la pollution de la ressource en eau et de notre environnement et peuvent impacter la santé de l’utilisateur.” Ce n’est pas nous, c’est la Préfecture du Vaucluse qui l’écrit sur son site.
Nous l’avons déjà mentionné plus haut dans les causes de la maladie, les pesticides et perturbateurs endocriniens favorisent l’apparition de cancers. Or plusieurs grands groupes pharmaceutiques proposant des traitements contre la maladie possèdent également des sociétés fabricant des produits « phytosanitaires » —comprendre : des pesticides.
Dans le portefeuille de produits vendus par le groupe Bayer, vous trouverez à la fois des produits nocifs pour l’environnement et la santé humaine (par exemple des herbicides au glyphosate ou l’agent orange déversé au Vietnam, produits par Monsanto) ET des médicaments pour soigner des maladies pour partie créées par les premiers.
A ce très net conflit d’intérêts (toujours en cours aujourd’hui) s’ajoutent de nombreux scandales un peu partout dans le monde. Entre autres :
- dangereux effets secondaires de contraceptifs (Essure, Yasmin, Yasminelle et Yaz) dans les années 2010 ;
- non respect des normes européennes et pressions sur le Gouvernement mexicain dans les années 2000 ;
- contamination de sang au VIH entre 1978 et 1985 ;
- empoisonnement d’huiles à consommation humaine en Espagne dans les années 1980 (résultant dans la mort d’environ 600 personnes) ;
- achat de personnes déportées à Auschwitz en 1943 pour servir de cobayes pour des expérimentations médicales.
Créée en l’an 2000, l’entreprise Syngenta résulte de la fusion des divisions agro-chimiques de deux groupes pharmaceutiques : Novartis et AstraZeneca. Oui, AstraZeneca : le même à l’origine du mois de sensibilisation au cancer du sein.
L’utilisation des produits fabriqués par Syngenta étant interdits dans l’agriculture biologique, son Directeur général, Erik Fyrwal, ainsi que ses équipes de lobbyistes, militent pour l’arrêt du bio au niveau mondial.
On retrouve encore aujourd’hui dans l’eau de nos robinets la présence d’atrazine (interdite depuis 15 ans) et de métabolites du S-Métolachlore, des substances ou résidus dangereux pour la consommation humaine produits par Syngenta, laquelle oeuvre pour déplacer toujours plus haut les seuils de présence autorisés, afin de réduire le nombre de prélèvements non conformes.
Syngenta a également été condamnée pour la mort de deux personnes lors d’une occupation par le mouvement des travailleurs sans terre au Brésil le 21 octobre 2007. Ce serait une milice employée par la société qui aurait tué les paysans.
Enfin, c’est aussi la « filiale israélienne de Syngenta qui produit des pesticides ensuite épandus au Liban sud et en Falestine pour faire avancer le front de la colonisation. »
Sources
Divers articles Wikipédia (liens dans le corps du texte) et revue La Déferlante
Le cancer et les pesticides, c’est politique !
En dépit d’une pétition historique (signée par 3 millions de personnes) demandant l’abrogation de la loi Duplomb promulguée en 2025, les parlementaires flanchent sous la pression des lobbies et ré-autorisent des pesticides cancérogènes auparavant interdits.
C’est pourquoi ce 3 octobre 2026, paysan·nes, travailleureuses agricoles, personnes malades et habitant·es de territoires contaminés convergeront vers une usine de Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure. Cette manifestation « Stop Pesticides » vise à « dénoncer les ravages de l’industrie agrochimique et obtenir la mise à l’arrêt de ce site majeur, emblématique de l’impunité dont bénéficient les multinationales qui nous empoisonnent. Simultanément, des mobilisations auront lieu sur plusieurs autres continents » pour exprimer la dangerosité et le refus de ces substances écocides.
« La mobilisation du 3 octobre contre les pesticides ne peut se penser en dehors de l’élection présidentielle à venir »

D’ici à l’élection présidentielle, assurez-vous bien de scruter les programmes, et surtout les décisions passées des partis concernant les politiques de santé (budgets pour la recherche, prise en charge des patient·es, moyens pour la formation des professionnel·les de santé et la prévention des publics, qualité de l’alimentation, etc.), et les sujets liées à l’agro-industrie (substances interdites ou autorisées, seuils et normes à respecter, autres obligations des producteurs, fréquence et qualité des contrôles, etc.) pour faire le meilleur choix dans l’isoloir.
Parlez de ces sujets à vos proches, sensibilisez votre entourage aux questions soulevées par Octobre Rose pour augmenter le niveau de conscience collectif.
Aller plus loin – Notes et références
- A imprimer et à partager, le tract de sensibilisation de Cancer Colère (2026)
- Témoignage à lire : Octobre rage, d’Eléonore Bridge (2026)
- Film documentaire à voir : L’industrie du ruban rose, de Léa Pool (2011)
- Livre à lire : Pink ribbon blues : how breast cancer culture undermines women’s health par Gayle A. Sulik (2011)
- Teaser à voir : Pour la mobilisation “Stop Pesticides” (3 minutes)
- Émission à regarder : Cash investigation – Produits chimiques : nos enfants en danger, par France Télévisions (2016)
- Ouvrage à lire : Changer la santé des Femmes, un état des lieux des grandes urgences de la santé des femmes, des témoignages, une explication des causes et des propositions de solutions par la FHF
- Papier à lire (en anglais) : “The Power of Pink: Cause-Related Marketing and the Impact on Breast Cancer”, par Jennifer Harvey et Michal Strahilevitz (2009)
- Grande enquête à lire (en anglais) : Pink Ribbons Inc, par la chercheuse Samatha King (2008)
- A explorer : la carte du CIRC pour filtrer et visualiser les données qui vous intéressent
- A creuser, la notion de “Gender Health Gap”
- Reportage Arte à visionner : Femmes et hommes : des inégalités de santé
* Le taux d’incidence rapporte le nombre de nouveaux cas d’une pathologie observés pendant une période donnée par rapport à l’ensemble de la population dont sont issus les cas (durant la même période). C’est un des critères principaux pour évaluer la fréquence et la vitesse d’apparition d’une pathologie. Il s’exprime généralement en “nombre de personnes pour 100 000 personnes par année” et permet ainsi des comparaisons dans l’espace ou le temps.
Photo de couverture : Rebekah Vos



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