Les adeptes de l’éducation positive, les médiateurices pour couples, assos ou entreprises en sont friand·es même si elle ne fait pas l’unanimité. La CNV, vous en avez peut-être déjà entendu parler.
Mais a-t-on vraiment compris de quoi il s’agissait ?
Nous avons eu le plaisir de recevoir Nathalie Achard, experte en CNV, formatrice, médiatrice en prison ou peacekeeper pour ONG, autrice de fiction et de guides et essais tels que La Communication Non Violence à l’usage de celles et ceux qui veulent changer le monde ou encore En finir avec les discriminations, prendre ses responsabilités et agir (d’abord publié sous le titre de Mon privilège, Ton oppression).
Notre conversation s’est prolongée lors d’un long entretien que nous vous restituons en deux parties.
Au menu de ce premier volet :
- Présentation du concept, de l’approche, de la philosophie derrière cette « façon d’être au monde » que l’on peut qualifier de révolutionnaire.
- Explication et illustration par l’exemple de la formule « OSBD » (Observation, Sentiment, Besoin, Demande).
- Les pièges de la CNV : cet outil, cette philosophie qui peuvent être dépolitisés, récupérés, voire détournés dans nos systèmes oppressifs (développement personnel, manipulation et violence).
- Les charges relationnelle et émotionnelle dans le couple hétérosexuel.
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Retrouvez le transcript juste en-dessous des références.
Références
La Communication Non Violence à l’usage de celles et ceux qui veulent changer le monde, de Nathalie Achard
Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), de Marshall B. Rosenberg
« CNV : une communication sans violence ? », la série 27 en 5 épisodes du podcast Meta de Choc, proposée par Élisabeth Feytit
« Privilèges et violences ordinaires : une architecture invisible des discriminations », billet de blog publié suite à une conférence proposée par Nathalie Achard organisée par La Place des Grenouilles
Un exemple (parmi tant d’autres) de listes de « besoins/sentiments CNV » gratuites ou sous forme de cartes à acheter sur le net (plusieurs boutiques en lignes, n’hésitez pas à faire vos propres recherches)
Transcript de l’épisode
[musique de générique d’intro]
Sara : La Place des Grenouilles, c’est une association ET un podcast qui proposent des espaces de discussion et de réflexion pour déconstruire, ensemble, les normes de genre.
Florence : Au fil des épisodes, on vous propose :
- de revenir sur des oeuvres et événements qui nous ont plu,
- de découvrir des métiers à priori genrés,
- ou encore d’approfondir des sujets de société grâce à des expertEs de différents domaines”
Sara : Nous sommes Florence et Sara,
Florence : bienvenue sur La Place des Grenouilles”
[fin de la musique de générique d’intro]
—
Sara : Bonjour cher·ers auditeurices, ici Sara. Ça faisait un moment que je voulais qu’on aborde ensemble un sujet qui est plus profond qu’il n’y paraît, la CNV, la communication non-violente.
Pour ce sujet passionnant, nous avons reçu Nathalie Achard, pour un entretien qui s’est prolongé, donc on vous propose de l’écouter en deux épisodes.
Nathalie Achard est médiatrice et facilitatrice, c’est une experte et formatrice en CNV, avec, c’est important, une approche systémique. Elle travaille en prison pour des collectifs et associations. Elle a démarré dans la communication institutionnelle, dans des ONG comme Greenpeace ou encore SOS Méditerranée. Elle est aussi peacekeeper lors de manifestations ou interventions pacifistes, c’est-à-dire qu’elle est là pour assurer un dialogue, afin de désescalader les tensions qui peuvent exister entre les militant·es et les forces de l’ordre, ou entre ces militant·es des usager·es qui peuvent se sentir lésés, lorsqu’une route est bloquée par exemple.
Elle est aussi autrice de fiction, ainsi que d’essais ou de guides de réflexion qui sont parfois rangés dans le rayon développement personnel des librairies… on en reparlera. Il y a La CNV à l’usage de celles et ceux qui veulent changer le monde, En finir avec les discriminations, qui a aussi été intitulée au départ Mon privilège, ton oppression —vous pouvez le trouver sous ces deux titres-là. Et il y a un prochain essai qui sort le 8 octobre.
Dans ce premier épisode, on explique ce que c’est que le concept, l’approche, la philosophie. Nathalie explique pourquoi c’est finalement révolutionnaire. Elle explique le détail de la formule OSBD, dont vous avez peut-être entendu parler.
On parle de manipulation et de responsabilité. On parle de développement personnel, de système oppressif et d’homéostasie. On parle du côté dépolitisé de la communauté française de CNV.
On se demande si la CNV ne peut pas se reconvertir en un outil de l’oppresseur contre les dominés. On parle de charges relationnelles et émotionnelles, notamment dans le couple hétérosexuel.
Bref, on a un premier volet passionnant, et je vous souhaite une très bonne écoute.
Sara : Bonjour Nathalie.
Nathalie Achard : Bonjour Sara, merci de cette invitation.
Sara : Merci beaucoup d’y avoir répondu ! Je suis ravie de te recevoir aujourd’hui pour parler d’un sujet qui est hyper important. Je pense que c’est essentiel qu’on le couvre aujourd’hui parce que la CNV, c’est du soin. C’est du soin envers soi, envers les autres, envers la relation.
Et le soin, c’est politique. Et donc je pense qu’il est plus que nécessaire de coopérer —même si on a tous et toutes des stratégies différentes— notamment en vue de 2027, parce qu’il se passe des choses en 2027 et que nous sommes interdépendant·es.
Donc peut-être pour démarrer, pour les auditeuristes qui ne connaîtraient pas ou pas très bien, est-ce que tu peux nous expliquer rapidement qu’est-ce que c’est la CNV ou la communication non-violente ?
Nathalie Achard : Oui, c’est un corpus qui a été mis au point dans les années 70 par Marshall Rosenberg aux États-Unis où il se posait la question sur la communication, qu’est-ce qui fait que certains, certaines sont en capacité de rester en lien avec l’autre, même dans des grandes difficultés et d’autres non.
Donc c’est une analyse de la façon dont nous communiquons et l’objectif, si tant est qu’on puisse dire qu’il y a un objectif, parce qu’il était politique, vraiment, puisque lui-même disait que si cette communication non-violente servait à se sentir bien dans un monde qui dysfonctionne, elle était complice du dysfonctionnement, donc ce n’est pas du développement personnel. J’y reviendrai, c’est extrêmement important.
C’est vraiment de dessiner une nouvelle société où nous sommes en capacité tous de nourrir nos propres besoins et les besoins de l’autre dans l’équivalence et l’interdépendance. C’est totalement révolutionnaire.
Sara : Est-ce que tu veux expliquer en quoi c’est révolutionnaire, cette équivalence et interdépendance ?
Nathalie Achard : Déjà, l’interdépendance, c’est une notion qui est assez peu connue. Moi, j’ai fait toujours cet exercice, et si vous avez envie de le faire en écoutant ce podcast, de fermer les yeux (ou pas, faites comme vous voulez), et puis de vous enlever symboliquement tout ce que vous possédez et qui dépend de quelqu’un, ici, maintenant, ou à l’autre bout de la planète et à l’autre bout du temps, et vous vous rendez compte que ce soit vos vêtements, votre éducation, vos croyances, mais même votre corps, dépendent de quelqu’un. Et qu’au final, effectivement, nous n’avons rien, voire nous ne sommes rien, si nous ne sommes pas en lien avec les autres êtres humains.
C’est-à-dire que cette interdépendance, elle est partout, elle est vitale. Et dès qu’elle est cassée, ça crée effectivement des collectifs qui sont extrêmement en difficulté, qui sont blessés, voire qui disparaissent. Et qui remettent l’interdépendance au cœur de notre relation.
Et l’équivalence, alors là, quand on est dans un système qui est profondément discriminatoire et oppressif, c’est partir du principe que mon besoin est aussi important que ton besoin, et que ton besoin est aussi important que mon besoin.
Donc là, c’est vraiment la disparition complète des systèmes d’oppression et de hiérarchisation, de stigmatisation et de discrimination. Donc c’est un petit peu révolutionnaire de mon point de vue.
Sara : Oui. Donc le cadre est posé. On y reviendra sur ces discriminations.
Est-ce que tu peux aussi, à la manière d’une introduction, maintenant qu’on a posé le cadre, qu’on a dit que c’était plutôt une posture, une philosophie, une façon de voir et d’être au monde, il y a une technique pour les débutants, débutantes, qui s’appelle OSBD. Est-ce que tu peux nous l’expliquer ?
Nathalie Achard : Bien sûr. Effectivement, c’est une posture, c’est une façon d’être au monde. Merci beaucoup de le résumer comme ça, Sara.
Bien évidemment, pour commencer à l’apprendre, on passe par l’outillage. Et l’OSBD, c’est un outillage. Donc on se retrouve avec des outils.
Et comme je dis, les outils en eux-mêmes n’ont pas d’intention. Ils n’ont pas de, je n’ai pas envie de dire de morale, mais en tout cas, ils n’ont pas d’intention à être au monde, si ce n’est comme des outils. Donc un tournevis sera au monde pour tourner des vis, essentiellement.
Mais la main qui va l’utiliser pourra aussi l’utiliser pour tuer quelqu’un. Mais cet outil en lui-même n’est pas responsable. C’est la main qui l’utilise.
Donc nous passons pour apprendre la CNV par l’outillage d’abord. Et c’est pour ça que ça peut être aussi une méthode très manipulatoire. Chaque fois que je forme, j’en parle.
Et j’en parle d’autant plus que je suis amenée à intervenir dans des endroits qui ne veulent plus du tout entendre parler de la CNV parce qu’elle a été utilisée de façon manipulatoire. Donc ça, c’est un préambule avant de parler des outils. L’OSBD, c’est ce qu’on appelle les quatre premières différenciations clés.
Puisque dans cette intention, il y a, on sort de la binarité bien, mal, juste, faux. On observe juste ce qui va augmenter notre qualité de connexion à l’autre au service de la collaboration, de l’interdépendance et de l’équivalence. Et ce qui va diminuer cette qualité de connexion.
C’est un petit peu comme, voilà, le téléphone et la qualité du réseau, pour résumer. Donc, quand je suis du côté du haut, c’est-à-dire de l’observation, je suis dans des faits concrets, partageables.
C’est sans doute une des choses les plus difficiles à faire. Je ne rajoute rien que de ce qui est observable de mon point de vue. Bien évidemment.
Et ce qui va être de l’autre côté dégradant sur la relation, ça va être les jugements, les évaluations, les généralisations, les préjugés. En fait, tout ce que nous faisons en première intention, surtout lorsque nous ne connaissons ni la personne, ni ses intentions, ni la situation. Et ça ne veut pas dire que c’est mal.
C’est juste que c’est notre cerveau qui, ayant un besoin très fort d’information pour sa survie, de ce que j’ai vécu, de ce que je sais de la vie, de ce que mes croyances m’apprennent, va transformer ça en observation. C’est-à-dire que ça va être une espèce de vérité. Mais ce n’est pas le cas.
C’est ma réalité qui n’est pas forcément la réalité de l’autre. Donc déjà, revenir à ce premier principe d’avoir conscience que ma réalité, ce n’est pas la réalité. C’est déjà une énorme affaire.
Déjà, ça prend un peu de temps. Et ensuite, essayer de trouver ce que nous pouvons observer ensemble de cette réalité, de ces différents points de vue. Le S, c’est celui de sentiments.
Ça va être se réapproprier aussi tout le vocabulaire de l’expression de mes sentiments. C’est extrêmement important parce qu’ils vont être… Ce sont des informations.
Nous ne sommes pas réellement éduqués à l’utilisation de ce vocabulaire qui n’est pas tout à fait la même chose que les émotions. L’émotion va se transformer en sentiment. Et quand je suis en capacité d’exprimer à moi-même mes sentiments et d’exprimer à l’autre mes sentiments, on va se retrouver dans une expression authentique.
Ce n’est pas pour être gentil. C’est parce que c’est à cet endroit-là que je vais avoir une information qui va m’être utile et qui va être utile à l’autre. Et qui va baisser le niveau.
C’est ce qu’on appelle dans les ouvrages les plus modernes les évaluations masquées ou dans des ouvrages un peu plus anciens les sentiments mêlés de pensées. C’est-à-dire ce que je me raconte de la situation. Comme je me sens blessée, rejetée, humiliée, méprisée.
Ça ne veut pas dire que c’est faux. Pas du tout. C’est-à-dire que là je vis une situation où je me sens comme ça.
Mais on entend bien que quand je dis ça il y a un « tu ». Et attention. Parce qu’à cet endroit-là on a un endroit extrêmement manipulatoire.
Nous sommes du coup responsables de l’état émotionnel qu’une situation va provoquer. Parce que selon ce que l’on vit à cet instant présent, selon ce que l’on a vécu, selon nos attentes, on peut se dire effectivement que l’autre ne va pas réagir de la même manière.
Alors les débutants de la CNV qui ont envie d’utiliser les mots du créateur et Marshall disait lui-même que c’était une phase odieuse. C’est son terme. Je reprends les mots du créateur. Parce que ce n’est pas tout à fait ça.
C’est-à-dire que nous avons toutes et tous une responsabilité. Il s’est passé quelque chose. Il y a eu une rencontre, un impact des paroles qui ont été dites.
Et il s’est passé quelque chose. Et donc des deux côtés il y a de la responsabilité. Et parfois dans certaines situations il y a écrasement, discrimination et oppression.
Bien évidemment, nous ne sommes pas sur des responsabilités partagées. Mais récupérer l’état émotionnel dans lequel je me trouve, ça va me permettre effectivement de sortir du système de reproches qui ne fait qu’enclencher des reproches. Ça va me sortir aussi de possibilités d’être dans des situations d’emprise parce que l’autre peut se dire en fonction de ce que je fais, cette personne se sent bien ou mal.
Et puis surtout, ça va me permettre pour moi de savoir quel est le besoin qui n’est pas nourri. Donc ça va être le B. C’est-à-dire que le sentiment va me donner une information sur le B.
Les besoins, c’est ce qu’on appelle la nappe phréatique de l’humanité. Alors c’est une liste qui se travaille encore aujourd’hui. Elle a été établie par un homme blanc, six genres hétérosexuels en 1970 aux Etats-Unis.
On y travaille. Ce n’est pas toujours facile parce que le texte peut devenir un peu sacré à un moment donné. Comme un texte sacré, ça peut créer des schismes.
Mais cette idée-là, quand on travaille dans l’interculturel, on voit qu’il y a une nécessité de la retravailler ensemble. Mais elle est déjà très puissante en tant que telle puisque c’est une trentaine de besoins que l’on considère comme débarrassés de nos croyances, c’est-à-dire ce que nous avons en commun en tant qu’êtres humains. Et c’est à cet endroit-là que nous nous retrouvons.
Et qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté qui baisse le niveau de connexion ? C’est ce qu’on appelle les stratégies ou les actions, c’est-à-dire ce que je vais mettre en place pour nourrir mes besoins. Donc des actions, des personnes, des objets, des lieux, des activités particulières, des animaux.
Et nous allons toujours augmenter nos chances de nous retrouver sur nos besoins. Je dis toujours le besoin, il y a un besoin qui s’appelle le besoin de transcendance qui est celui que l’être humain a un besoin. Et ça se voit à travers son histoire d’accéder à des choses plus vastes que lui ou elle.
Et ça peut passer par le jardinage, la musique, la lecture, la peinture, la randonnée, que sais-je. Chacun a sa stratégie. Mais il y en a une bien sûr qui est très forte, c’est la spiritualité.
Et donc c’est le choix de religion. Et les guerres de religion sont des guerres de stratégie. C’est-à-dire que sur le même besoin de transcendance, nous allons faire la guerre parce qu’on va considérer que notre stratégie est plus juste que la stratégie de l’autre.
Sara : Est-ce que les guerres de religion ce n’est pas purement politique ?
Nathalie Achard : Parce que là, c’est intéressant parce que la religion va être une stratégie pour nourrir de la transcendance. Et ensuite, l’utilisation de cette stratégie peut nourrir d’autres besoins. D’autres besoins comme l’expansion, le colonialisme, etc.
Voilà, qui ne sont toujours pas des besoins, mais qui sont des stratégies pour nourrir. C’est pour ça que c’est très complexe parce que comme l’argent n’est pas un besoin, même s’il va nourrir certaines personnes sécurité absolument, matériel, et quand on voit certaines personnes amasser des quantités absolument hallucinantes d’argent, on se doute que ça nourrit d’autres besoins que celui simplement de la sécurité. Donc oui, c’est très intéressant de voir que ces besoins peuvent nourrir d’autres besoins, peuvent être utilisés comme stratégies pour nourrir d’autres besoins.
Donc, il y a une invitation qui est tout à fait passionnante et qui est très puissante pour expliquer les situations dans lesquelles on se trouve absolument.
Sara : Oui, parce qu’il peut y avoir, comme tu le dis, plusieurs choses assez imbriquées en fait. Et donc le but de cette réflexion, de cette prise de recul, c’est d’arriver à décortiquer le tout.
Nathalie Achard : Exactement. C’est vraiment, moi je dis toujours, c’est comme si quand on communique, on se lance des espèces de petites boulettes de papier et on se rend compte qu’il y a tellement de choses à l’intérieur, tellement de choses qui me permettent de comprendre ce qui se passe pour l’autre et puis moi de me positionner par rapport à ça. Et puis plutôt que d’envoyer une boulette à mon tour, d’envoyer quelque chose de plus explicatif et de plus clair.
Ça demande un peu de temps. Enfin bon, je crois que c’est toujours la question du temps.
Sara : Merci pour cet aparté et la métaphore des boulettes.
Nathalie Achard : Il n’y a pas de soucis. Et puis le D, c’est la demande. Donc qui va bien sûr avoir en face d’elle l’exigence.
L’exigence ne peut pas entendre un non. La demande dans cette posture est capable d’entendre un non et même un petit niveau Jedi va être capable de dire chouette un non ou Obélix avec les légionnaires. C’est comme vous voulez, selon vos références.
Parce que si je fais une demande d’action auprès de quelqu’un, si cette personne me dit non, ça a plusieurs significations. Ça peut être l’occasion pour cette personne de régler un problème qui n’a pas été réglé précédemment. C’est-à-dire ça va lui permettre d’entrer dans un conflit qui n’est pas le sujet de la demande actuelle.
C’est pour ça que je pose toujours la question à quoi tu dis non ? Ça va être aussi l’occasion de découvrir que ma proposition l’empêche de nourrir ses propres besoins. Donc il va y avoir le début d’un dialogue contrairement à ce qu’on nous a appris quand c’est non, c’est fichu.
La relation est brisée et on ne le dit pas. Et on peut co-construire sur la base d’un non. Puis après il y a le oui.
Moi je suis aussi très attentive au oui. Il y a beaucoup de faux oui. Il y a des oui de peur.
Il y a des oui quand justement on travaille dans le systémique, dans des systèmes de discrimination qui vont être des oui pour se protéger contre l’autre. Ce ne sont pas des consentements éclairés. Donc moi quand j’entends un oui je vais vérifier si c’est vraiment oui.
Est-ce qu’il y a suffisamment d’espace et de sécurité pour pouvoir exprimer un non ? Quand je fais de l’analyse systémique de groupe, j’écoute ça. J’écoute beaucoup de oui.
Peut-être groupe enthousiaste. Peut-être groupe en insécurité.
Sara : Bien sûr.
Nathalie Achard : Parce qu’il y a une troisième réponse et que j’écoute aussi qui est le silence. Et le silence n’est que du silence. Ce n’est bien sûr absolument pas un consentement.
Cette phrase qui ne dit mon consent n’est pas abandonnée. Vraiment, je crois que… Et le silence est assourdissant dans le sens où pour moi il exprime une insécurité massive dans un collectif.
Certaines me diront ou du désintérêt. Enfin, s’il y a du désintérêt on a aussi un sujet à voir ensemble. Voilà, très rapidement.
Sara : Merci beaucoup. Merci Nathalie. Est-ce que rapidement tu pourrais nous faire un exemple non-CNV un exemple un peu violent de reproche et entre guillemets une réponse plus adaptée moins violente sur cette base d’OSBD.
Par exemple avec une personne qui arrive toujours en retard aux réunions le matin. (Déjà, j’ai dit “toujours” : ça commence mal !)
Nathalie Achard : Ça commence bien. Oui, bien sûr. Totale improvisation.
C’est-à-dire que tu es absolument incapable de respecter les horaires. Tu es tout le temps en retard. Généralement, deux possibilités.
Soit la personne en face est en insécurité et va essayer de s’abaisser et de dire ah oui non mais je suis vraiment désolée tu as parfaitement raison cette semaine a été hyper compliquée pour moi j’ai fait tout ce que j’ai pu mais je n’ai pas réussi. Face à cette réaction à ce genre de situation elle va dire ok d’accord je comprends pour cette semaine mais rien n’est résolu. Tout le monde a l’impression d’être gentil et rien n’est résolu.
En plus tu le dis on a tous nos problèmes on a tous des semaines difficiles donc heureusement que tout le monde ne fait pas comme toi parce que je peux te dire que cette boîte on la fermerait. Je crois qu’on est à peu près Ok.
Je change de persona :
Ecoute j’ai remarqué tu me dis si tu as eu la même observation que moi que lundi, mardi, jeudi et aujourd’hui on avait rendez-vous pour la réunion à 9h il est 9h15 et tu viens juste d’arriver moi ça commence à m’inquiéter puis ça m’agace aussi je te le dis en toute franchise parce qu’en tant que facilitatrice des réunions c’est important pour moi que nous puissions avoir un espace suffisant où chaque personne puisse s’exprimer et qu’il n’y ait pas d’interruption aussi pendant que quelqu’un prend la parole parce que c’est très déstabilisant pour cette personne donc c’est important pour moi aussi d’assurer le confort et le bien-être de chacun et chacune.
Qu’est-ce que ça te fait c’est la première solution je redemande à la personne de me dire ce que ça lui fait et pas ce qu’elle pense si je commence à lui dire qu’est-ce que tu penses hop je vais avoir toutes les justifications qu’est-ce que ça te fait je vais l’inviter aussi à se connecter à son état émotionnel par rapport à ce que je viens de raconter mais je peux aussi lui demander j’ai l’impression que cette semaine du coup a été compliquée pour toi est-ce que tu serais ok s’il y a des difficultés particulières inhérentes à ta situation qui font que les réunions à 9h c’est difficile voilà
Sara : Là, tout de suite, le ton est différent !
Nathalie Achard : Alors voilà, exactement, le ton est différent. C’est hyper important c’est le paralangage. Le paralangage c’est les experts s’écharpent sur quelques pourcentages je vais rester très basique je vais dire 95% de paralangage et 5% de langage donc là bien évidemment avec ton OSBD nous parlons des 5% c’est très peu parce que je peux dire la même chose mais avec un ton très différent et avec une posture avec le fameux “souris au téléphone ça s’entend”.
Penser que l’autre est un abruti tout en faisant de la CNV ça s’entend aussi c’est à dire que si j’ai bien appris mon OSBD et que je le déroule de façon tout à fait académique vraiment un enquiquineur ou une enquiquineuse et que vraiment on ne va jamais s’en sortir avec cette personne j’aurais beau faire ça ce que je viens de faire sans que ce soit incarné il y a une espèce de double peine c’est à dire qu’en fait on me dit tu es insupportable on en a ras le bol de toi mais on me le dit de manière dite non violente c’est comme ça qu’il y a des gens qui ne veulent plus entendre parler de la CNV qui se sentent du coup piégés
Sara : Justement là en fait c’est une super transition pour ma question suivante que tu as déjà commencé à aborder à laquelle tu as un peu répondu tu as parlé des évaluations masquées tout à l’heure donc celles qui sont masquées en émotion alors qu’on parle plutôt de choses qui vont incriminer l’autre sous couvert de sentiments si tu as des exemples d’ailleurs n’hésite pas tu avais parlé de je me sens humiliée je me sens blessée
Nathalie Achard : Je me sens rejetée pas prise en considération voilà tout ça et je le répète je n’invalide pas ce que la personne ressent quand elle dit ça ce n’est pas une invalidation
Sara : C’est peut-être un manque de vocabulaire une difficulté à trouver le juste sentiment qui n’incriminera pas l’autre ?
Nathalie Achard : Alors il y a ça déjà et il y a quelque chose qui est quand même très ancré dans notre faction de communiquer qui est d’immédiatement chercher la totale responsabilité à l’extérieur de moi, la cause.
Nous ne faisons pas la différence entre le stimulus et la cause ; le stimulus c’est l’événement lui-même, c’est les paroles qui ont été portées, c’est la situation
Sara : Le trigger
Nathalie Achard : Le trigger, exactement, et la cause ça va être ce que je vis ce que j’ai vécu, ce que j’attends, ce qui va m’appartenir en propre.
Et on les confond donc en les confondant ça va faire un mélange où je ne vais pas avoir la véritable information qui va me permettre d’avoir mon assertivité et ma capacité à parler de manière authentique sans déclencher le reproche.
C’est-à-dire que nous étions face-à-face avec à nos pieds le problème qui nous concerne toutes et tous les deux et qu’au lieu de regarder ensemble le problème on se regarde face-à-face et on considère que le problème c’est l’autre donc en faisant ça ça peut peut-être se projeter sans le problème il est tranquille il n’est pas résolu, voire il grossit.
Sara : On a parlé des évaluations masquées qui peuvent être quelque chose d’involontaire ; il y a le côté manipulatoire que tu as exprimé tout à l’heure et notamment par rapport à la responsabilité de ses émotions est-ce qu’il y a quelque chose à rajouter là-dessus ?
Nathalie Achard : Oui, tout à fait c’est là la partie odieuse c’est de dire tout de suite je ne suis pas responsable de la façon dont tu prends les choses je ne suis pas responsable de l’état humain ce n’est pas du tout ça j’ai ma part de responsabilité je suis la personne qui a un trigger sur les sujets des discriminations ou des oppressions systémiques c’est très fort c’est ce que j’appelle les blessures invisibles je vais dire quelque chose à quelqu’un et ça n’aura aucun effet sur cette personne parce qu’elle a vécu…
Sara : …un certain nombre de choses.
Nathalie Achard : Et oui exactement elle a vécu un certain nombre de choses et effectivement je ne suis pas responsable de ce que cette personne a vécu. Soyons claires par contre je suis responsable de l’effet que mes paroles ont eu et donc si la personne me dit “là ce que tu me dis c’est hyper violent c’est insupportable”, la première réaction —parce qu’il y a aussi une violence dans la violence— qui va être de hiérarchiser les souffrances c’est à dire que ça va c’est pas grand chose on regarde l’état du monde tout ça en santé mentale on sait aussi l’effet catastrophique que ça a il suffit de bouger il n’y a pas de hiérarchisation des souffrances.
Bien sûr quand je dis ça il y a une hiérarchisation dans l’impact que ça a et la taille que ça a et bien évidemment je ne veux pas tout mettre au même niveau mais quand on est dans une relation interpersonnelle là je reviens dans l’interpersonnel parce que ce qui se joue dans l’interpersonnel a un effet sur le systémique n’oublions jamais ça c’est important de réinvestir l’interpersonnel très fort pour ne pas se retrouver dans le systémique et il n’y a pas d’hiérarchisation des souffrances je dis quelque chose à une personne qui me dit ça me fait souffrir ce que tu me dis il n’y a pas de discussion je suis responsable je prends la responsabilité de la souffrance que j’ai provoqué je ne cherche pas à me justifier en disant “je l’ai dit hier à X, ça ne lui a rien fait je ne comprends pas, c’est antiraciste féministe…” (sortons la liste des bonnes intentions) et je continue à me justifier sans accueillir de manière simple mais vraiment minimaliste la souffrance de l’autre en disant j’en suis profondément désolée et c’est tout je peux ensuite éventuellement demander est-ce que tu souhaites m’en parler c’est pour toi et si la personne ne le souhaite pas ne pas insister parce que ça aussi ça va demander à la personne qui a vécu de revivre la violence en expliquant ça c’est tout le sujet de l’alliance être allié quand on est en position de privilège je cite toujours la personne qui m’a formée qui pour moi est un esprit l’un des grands esprits de ce siècle c’est de dire faites vos devoirs à la maison en tant que privilégié nous avons les moyens et le temps (…)
Natalie Achard :
…de grandir, d’apprendre, bien sûr avec la limite de la compréhension émotionnelle de ce qui se passe, mais ça va nous éviter de nous poser des questions de, eh bien, du coup, ça fait quoi le racisme ? Voilà, ok. On va éviter ce genre de questions, je pense qu’on a les moyens de savoir qu’est-ce que, objectivement, le racisme fait, sans demander à la personne de nous expliquer ce que ça fait, sur le traumatisme racial, pour la énième fois, raconter pour la énième fois une histoire qui est effroyable, enfin, voilà.
Donc, je suis vraiment profondément désolée quand, effectivement, je suis à l’origine d’un trigger que je ne comprends pas.
Sara : Oui, oui. Merci pour ces précisions. Dans les pièges que je vois, et c’est pour ça que je l’évoquais en introduction, c’est qu’on considère la CNV comme un outil de déf’ perso pour ne pas faire porter la responsabilité sur un système, sur une structure.
Je pense notamment à l’entreprise, parce que moi, j’ai compris, j’ai connu, j’ai appris la CNV d’abord dans le milieu de l’entreprise, et effectivement, parfois, c’est un peu comme le coaching individuel, il peut y avoir plein de dysfonctionnements dans l’entreprise qui amènent une souffrance au travail, mais on va dire à l’individu, prends sur toi, fais de la CNV, respire, fais de la sofro, fais-toi coacher, et tout va bien aller.
Je caricature parfois, à peine. Est-ce que la CNV, on ne peut pas tomber dans le piège de ces individuels ou interpersonnels à un niveau juste d’une personne à l’autre, par exemple, une chef et une collaboratrice, qui, en fait, renforceraient le statut quo ?
Nathalie Achard : Oui, oui, et c’est, en petit preview, j’en parle longuement dans mon prochain essai, c’est vraiment le pacte Faustien entre le capitalisme et le développement personnel. Il n’est pas Faustien du tout, parce qu’ils sont tout à fait d’accord, tous les deux. Donc, oui, il y a forcément, rentrer dans l’intégration des postulats de la communication non-violente, ça va avoir un effet sur soi.
C’est évident, il va y avoir une transformation personnelle, il va y avoir un déconditionnement, enfin bon, tout ça, c’est les effets. Mais nous pouvons aussi utiliser la communication non-violente pour être thérapeutique et pour être plutôt dans le développement personnel, un peu comme la PNL, où globalement, effectivement, le message, c’est vous avez la solution en vous. Waouh, c’est tellement pratique, mais quelle idée de génie, mais vraiment, quelle idée de génie.
Alors oui, nous avons des solutions, et encore faut-il avoir les privilèges de pouvoir faire du développement personnel, de pouvoir travailler sur soi, de faire de la thérapie. Donc ça, c’est hyper classiste, je passe sur ce détail, mais qui est quand même assez important. Puisque la santé mentale n’est pas un sujet institutionnel et politique, ce qui est absolument scandaleux.
Ça, c’est vraiment, c’est pas pour rien, je pense, sans vouloir imaginer les choses. Mais donc, effectivement, qu’est-ce que ça va nous inviter à faire ? Et la CNV peut aller sur ce versant glissant et dangereux, c’est de transformer les individus en petites entreprises autonomes, qui sont donc dans la performance maximale, et une performance qui est mise au service de l’entreprise, entre autres, des institutions, même des ONG.
C’est-à-dire au service du système dans lequel nous sommes, qui est un système discriminant, oppressif et capitaliste. Donc on a une merveilleuse boucle qui, effectivement, s’entretient toute seule, c’est-à-dire qu’il n’y a pas grand-chose à faire. Ça fonctionne hyper bien, parce que, comme tu le disais très justement, ça n’interroge pas le système.
Ça ne va pas dire, si je ne me sens pas bien, il y a peut-être un truc autour de moi, c’est dans l’interpersonnel et le systémique, finalement. Mais là, l’interpersonnel, il s’entend aussi dans le collectif de 1 à 1, mais aussi dans des collectifs de plus en plus larges. C’est pour ça qu’aujourd’hui, par exemple, lorsque je suis amenée pour faire des médiations entre deux personnes qui sont en conflit, si je n’ai pas la possibilité de faire d’abord une approche systémique du collectif dans lequel il y a le conflit, je ne prends plus la médiation.
Parce qu’on va se retrouver dans ce qu’on appelle la gestion du conflit. Donc, la gestion, dans le terme, est quand même issue d’un élément de langage qui est proprement un élément de langage capitaliste. Oui, corporate et capitaliste.
Donc, il faut gérer ça, si possible, en faisant partir l’une des deux personnes. Mais on ne va surtout pas interroger ce que le conflit nous apprend, qui est hyper important, qui est qu’il y a des déséquilibres dans le collectif. Le conflit, il est vital.
Le conflit, aujourd’hui, il est baillonné par, effectivement, cette vision, soit la solution est en vous, soit la fameuse bienveillance. Ce joli mot qui a été vraiment transformé, qui a été dégradé, qui en fait signifie tais-toi. Je crois que si on a un synonyme de bienveillance, c’est tais-toi.
Sara : Il faut être heureux, il faut être bien…
Nathalie Achard : Voilà, la pensée positive, tout ça, tous ces systèmes-là qui, effectivement, nous invitent, même de manière indirecte sans s’en rendre compte, à ne pas interroger le système qui va donner des moyens, qui va dire mais on vous forme, mais on vous donne ça et on vous donne du coaching. Depuis la tragédie d’Orange, c’est devenu, bien sûr, une obligation au sein des entreprises, la qualité de vie au travail. Ça a été quand même un tremblement de terre énorme, avec quand même des dizaines de personnes qui en sont mortes.
Il y a une espèce d’obligation, mais qui n’est pas incarnée, en réalité, parce que ça demande une réflexion systémique et non pas juste de façade.
Sara : C’est très chouette de t’entendre dire ça, alors que tu défends vraiment la CNV, de t’entendre aborder ces questions-là, parce que j’ai l’impression que la communauté CNV, en France en tout cas, est assez dépolitisée et c’est regrettable. Heureusement qu’il y a des voix qui savent la défendre et qui savent aussi en expliquer les limites dans notre monde qui est plein d’oppression.
Nathalie Achard : C’est un vrai sujet, ça. La dépolitisation de la CNV, effectivement, c’est assez français. Je sais qu’il y a un nouveau mouvement au sein de la CNV qui travaille vraiment là-dessus.
Oui, c’est super et je leur souhaite tout le courage et toute la force nécessaire. Moi, je choisis d’être ailleurs pour le moment qu’à cet endroit-là. D’autant plus que, comme je le disais dès le début, c’est l’origine même de la CNV, c’est-à-dire que c’est un projet politique.
Il est absolument indispensable, parce qu’effectivement, je défends cette posture, je la questionne, je la re-questionne, je mets même en difficulté ma propre pensée sur ces sujets-là, parce que j’ai une sainte horreur et surtout, je crois, une immense peur du dogme. Et à partir du moment où une pensée devient dogmatique, alors là, c’est la fête à la discrimination, c’est la fête à l’oppression. Et ça me ferait, mais ça me fait un mal de chien de me dire que cette posture qui est vraiment au service, en tout cas dans son intention, de ce monde où nous devrions être en capacité de nous renourrir les besoins de chacun et chacune, et je parle du vivant en général, de façon interdépendante et en équivalence, de lui arracher sa partie vivante qui est sa partie politique, qui est essentielle pour moi.
Et pour ça, il est important de douter, il est important de dire qu’il y a des limites, comme toujours, bien évidemment.
Sara : On a parlé du coup de la CNV utilisée par le dominant sur le dominé, entre guillemets, c’est-à-dire les salariés dans une entreprise, donc l’entreprise qui va décider de former tout le monde au lieu de changer un système qui est probablement oppressif. J’ai en tête aussi, et tu en parlais tout à l’heure par rapport au racisme, il peut y avoir un mot, une phrase ou même un fait dans un système, dans un collectif qui se veut très vertueux et qui se veut peut-être militant, qui peut être blessant pour certaines personnes. Une personne peut, à juste titre, être en colère de ce fait ou de ce mot et l’exprimer un peu violemment, un peu de façon agressive et à raison.
Et on peut utiliser la CNV pour dire, écoute, pourquoi tu t’énerves ? Calme-toi, on fait de la CNV, tu peux pas t’exprimer en CNV, tu reviendras quand tu seras calme. Ou encore, j’avais vu ce reel horrible sur Instagram d’un couple, un couple hétéro évidemment, où la fille dit au gars de façon très énervée, j’en ai marre, j’arrête pas de te dire, il faut nous sortir la poubelle, déjà je devrais pas avoir te le demandé, pourquoi tu la sors pas ?
Et où le gars, il dit, écoute, on va s’asseoir, calme-toi, je vais t’expliquer. Et en gros, il la gaslight en essayant de reformuler sa demande en OSBD, ce qui est absolument intolérable. Donc voilà, on a parlé de racisme, de violence dans le couple hétéronormé, de l’entreprise.
Comment on s’assure que ça devient pas en fait un outil pour les dominants contre les dominés ?
Nathalie Achard : Je vais quand même répondre à plein de choses, parce que tu as soulevé plein de choses incroyables. Aujourd’hui, j’accepte les formations quand toute la structure est formée. Parce que déjà, et l’un de mes prérequis, c’est de demander à ce que les directions soient formées.
De façon à ce qu’il n’y ait pas une espèce de délégation du bien-être de la structure à en général, souvent du middle management, voire pire, des personnes qui sont encore en dessous du middle management. C’est-à-dire qui n’ont absolument aucun pouvoir sur la structure, mais qui doivent être garant et garante du bien-être. Donc même pas du leur, mais des autres.
Donc moi, ce genre de demande, c’est un refus catégorique. J’explique pourquoi, quand même. J’explique les raisons pour lesquelles ce n’est pas possible pour moi.
Parce que ça ne va pas dans le sens, effectivement, d’une transformation collective, où chacun et chacune a sa responsabilité. D’autant plus quand on est en position dans l’architecture invisible. On appelle ça invisible, mais elle est quand même visible.
Sara : Oui, mais parfois, c’est…
Nathalie Achard :
Ça fait partie de ces mots, comme les micro-agressions.
Sara : Oui, qui ne sont pas très micro.
Nathalie Achard : Non, ce n’est pas micro. De dire que là, c’est tout le monde ou personne, en fait. Et autrement, ça n’a pas de sens.
Déjà, pour ça. Effectivement, les structures dites et qui se disent vertueuses, moi, me font très très peur. Déjà, ça me…
Et effectivement, j’arrive enfin aux endroits où on me dit qu’on est très très vertueux et vertueuse, et on a envie de s’améliorer. J’avoue que j’ai un frisson à l’intérieur de moi.
Sara : Oui, peut-être un angle mort.
Nathalie Achard : Oui, il y a forcément un angle mort. Enfin, je veux dire… Je ne sais pas comment on peut se considérer comme vertueux et ayant abouti, alors que nous naissons, nous grandissons, nous sommes éduqués, nous sommes conditionnés dans un système discriminant, oppressif, capitaliste…
Non, mais c’est des gens déconstruits. Oh là là, tu essaies de m’activer, Sarah. Pardon, pardon.
C’est drôle, mais c’est intéressant, j’aime beaucoup. Ça m’entraîne pour la rentrée. Ce sont des gens déconstruits, absolument.
Et j’en ai en formation, qui me disent, bon, je viens, mais j’ai tout compris. Bon, au bout de trois jours, ils sont plutôt en vrac. Mais au final…
Oui, alors, un mot, un fait qui est blessant. Et on dit, comment ça se fait ? On a fait de la CNV, tu reviendras quand tu te seras calmée.
Tout ça, ça me… C’est horrible. Le chacal qui est la partie habituelle de la CNV, en action à action.
J’en ai 10 000 dans mon bureau qui sont en train de hurler à la mort. Je vais essayer de les calmer, ne vous inquiétez pas, je m’occupe de ça. C’est déjà l’injonction de maintenant, tu vas revenir en parlant CNV.
Alors là, on n’est pas dans la CNV, on est ailleurs. On est où on peut, on va dire. Et ça aussi, cette bienveillance, cette passion pour les soft skills, qui ne sont pas des compétences techniques métier, mais qui sont des compétences comportementales, qui sont en lien avec des expériences personnelles.
Sur lesquelles on peut quand même apporter des formations. C’est terrifiant, c’est-à-dire qu’on va demander à des gens d’arriver avec des expérimentations personnelles qui leur permettent d’être à la fois dans la collaboration, et dans l’écoute inconditionnelle, et dans la joie. La liste des soft skills est à pleurer.
Réellement, parce que c’est une exigence qui est surhumaine, et qui est d’une violence absolue. Ce qui fait qu’il y a non seulement le baillon du conflit, mais il y a le baillon de la colère. Double baillon.
La colère, je pense que l’une des grandes fonctions aujourd’hui de la non-violence, si elle veut vraiment avoir rendez-vous avec son époque, c’est de créer de véritables endroits où la colère et les conflits peuvent s’exprimer de manière inconditionnelle. C’est du boulot. C’est du boulot.
Où il n’y a pas de jugement moral sur « Oh, mais dites-donc, vous devriez dire les choses différemment, parce que vous desservez votre cause. Non, mais quand vous cassez, quand vous hurlez, forcément, on n’a pas envie de vous écouter. » Qui dit ça, en général, ce sont les dominants et les dominantes.
Sara : Soyons claires.
Nathalie Achard : Oui, ça, vraiment, c’est toujours la même chose. Donc, effectivement, dans un système qui a envie de vivre la non-violence, et c’est difficile, je peux aussi être percutée par la colère de l’autre. En plus, la colère, elle est virale, elle est dorsale.
« Ah, quelqu’un est en colère ! » La colère, c’est un signe fort. Ça veut dire que mon intégrité psychique, physique ou émotionnelle est en danger.
Donc, c’est vraiment quelque chose de fondamental, qu’il est important d’accueillir, d’avoir les moyens de l’accueillir, et certainement pas en disant « Tu te calmes et tu reviens après. » À la limite, la personne le fait d’elle-même quand elle a appris à gérer sa colère, quand, effectivement, j’ai géré. Quand elle a…
« À accueillir sa colère. » À accueillir. Vous voyez, l’infection est majeure.
À accueillir sa colère et à entendre ce qu’elle a en elle, pour pouvoir ensuite le partager, bien évidemment. C’est ça, l’objectif. Mais ça ne veut pas en disant « Va te calmer, tu reviendras.
» Je l’ai vu, ce truc sur la poubelle. Oh là là ! Ah, c’est vrai ?
Ah, quelle horreur ! Oui, bien sûr, je l’ai vu. Bien sûr, bien sûr.
Et je comprends complètement qu’il y ait une détestation de la CNV dans ces conditions, bien évidemment, puisqu’on rajoute en plus du gaslight. Je vais te réexpliquer ce que tu m’as dit, mais correctement, pour que tu sois entendable.
Sara : Alors qu’en plus, le gars, il ne prend pas du tout sa part des tâches ménagères dans un logement qui l’occupe au même titre que sa conjointe, et qu’elle n’a pas à lui demander, et que déjà elle lui a demandé 15 000 fois. Donc il y a toute cette historique aussi. C’est normal que le trigger la fasse réagir comme ça.
Nathalie Achard : Mais absolument. Et puis je veux dire, il y a aussi, parce que dans la manipulation aussi, après le « Ah, je ne suis pas responsable d’état émotionnel », il faut me demander les choses. Parce qu’effectivement, nous partons du principe, dans cette posture, et qui est un principe majeur, qu’il est préférable, effectivement, de mettre de la clarté sur ce dont j’ai besoin, pour faire des demandes claires, parce que je ne vais pas partir du principe que l’autre devine ce dont j’ai besoin.
C’est-à-dire qu’on n’est pas chez Walt Disney, où le prince ou la princesse, c’est avant que je l’exprime, quels sont mes besoins et répondre. Et, mais c’est un énorme « et », il y a des évidences malgré tout, c’est-à-dire que quand il y a 12 poubelles éventrées au milieu du salon, que l’évier déborde de vaisselle, et que je n’ai jamais fait la vaisselle de deux semaines, dire à l’autre, il suffit de me le demander, ça peut être vécu comme quelque chose de violent, à très juste titre. Et de sortir la CNV pour dire, tu sais bien que dans la CNV, on nous a dit qu’il fallait demander, car nous ne pouvons pas deviner quels sont tes besoins, c’est encore de la manipulation.
Sara : Après, c’est de la manipulation, et c’est aussi quand même extrêmement rare que… que les hommes connaissent la CNV, mais c’est extrêmement rare que les hommes s’y intéressent et veuillent faire le travail émotionnel dans un couple hétéron. Souvent, cette charge émotionnelle, pour ne pas dire CNV, mais de façon générale la charge émotionnelle de traiter les sujets, de les aborder, de ne pas les fuir, de les aborder avec calme, au bon moment, etc., ça pèse souvent sur les femmes dans les couples hétéros.
Nathalie Achard : Absolument. La charge émotionnelle et la charge émotionnelle relationnelle pèsent sur les épaules des femmes puisque, dans le système sexiste, de manière absolument unilatérale, il a été décidé que c’était aux femmes d’avoir les fonctions de soins. Même en rebricolant l’histoire de la préhistoire, qui heureusement est en train d’être débricolée par de véritables scientifiques, et aussi en sortant de pseudos études scientifiques expliquant que, pour des raisons hormonales, c’est les femmes qui doivent faire la vaisselle.
Je résume volontairement de manière un peu provocatrice, mais on n’est pas loin. À peine, à peine, vraiment à peine. Et nous sommes nés avec ça, réellement.
Je sais que dans les formations, quand je dis ce moment où mon besoin est aussi important que ton besoin, il y a des femmes qui pleurent parce qu’il y a la prise de conscience de quelque chose qui est endémique, qui est non, mes besoins ne sont même rien en équivalence. Ils sont en dessous. Il y a d’abord 10 000 personnes avant moi.
C’est là aussi où ce moment-là est révolutionnaire. Donc cette charge émotionnelle, elle est attribuée socialement par le sexisme aux femmes. Et en même temps, j’ai envie de dire, là, on est entre adultes, donc messieurs, puisque vous avez toutes vos capacités intellectuelles et émotionnelles qui sont à votre service, et que nous, enfin, voilà, ceux qui ont aussi des privilèges pour pouvoir y accéder à ce changement personnel, parce que c’est ça aussi, c’est un privilège, mais je parle de la non-violence qu’auprès des gens privilégiés.
Je ne vais pas dire aux gens qui sont en situation de souffrance quotidienne, en discrimination, en oppression, soyez non-violents. Je trouve ça honteux, je le dis carrément, et moralement extrêmement limite, pour ne pas dire plus. Donc, quand nous sommes en situation de privilège, et c’est aux personnes qui sont en situation de privilège d’investir, pour moi, cette posture non-violente, eh bien, c’est un travail de déconstruction, puisque le mot a été dit, qui est accessible.
Bien sûr, la question, chaque fois, c’est, il y en a quand même, parfois, quand je fais des stages sur les privilèges, il y a quand même deux ou trois personnes un peu honnêtes qui me disent, oui, mais en fait, qu’est-ce que je vais gagner à perdre mes privilèges ? Parce que c’est quand même bien pratique, finalement, la façon dont la société est organisée, parce que là, je n’ai pas cette charge. Oui, c’est clair.
C’est-à-dire que tant que nous n’aurons, et c’est là où l’interdépendance intervient à nouveau, c’est tant que nous n’aurons pas pris conscience, mais là, c’est un travail vraiment de longue haleine, quasi organique, que mes privilèges contribuent à la catastrophe dans laquelle nous sommes en train de vivre, c’est-à-dire que je ne vais pas être protégée par mes privilèges à terme, soyons clairs. Si on continue comme ça, personne s’en sortira, parce que là, on a les feux en France, alors là, ça y est. Qu’est-ce qui se passe ?
C’est horrible, et ça l’est, je ne diminue absolument pas la souffrance des gens qui sont en train de vivre ça au quotidien. Elle est terrible, elle est insupportable, et je suis complètement en lien avec ça. Donc, ce n’est pas à ces personnes-là que je m’adresse.
Je m’adresse à cette prise de conscience, alors que ça fait quand même des dizaines et des dizaines d’années que ça se fasse pareil dans des endroits et dans des pays dont tout le monde se fiche, parce que ce n’est pas la bonne couleur de peau. Exactement, parce que ce sont des civilisations oppressées aussi, qui sont utilisées avec l’esclavagisme moderne, etc. Donc là, on s’en est longuement fichus.
Et là, d’un seul coup, c’est en train d’arriver, et qu’est-ce qu’on fait ? Que se passe-t-il ? C’est horrible, ça l’est pour les personnes individuellement qui vivent ça.
Mais ça, c’est pour moi une preuve absolument indéniable que, tant que nous n’avons pas compris que nos privilèges contribuent à la catastrophe dans laquelle nous sommes en train de vivre, dans laquelle nous engloutissons, et que nous ne perdons rien, au contraire, que nous allons gagner quelque chose qui va être effectivement une planète habitable, que nous allons aussi transmettre aux générations à venir. C’est quand même…
Excusez-moi. Alors, j’échange le privilège de ne pas avoir la charge émotionnelle de la relation contre avoir une planète habitable. Moi, il me semble que le deal est de bonne qualité !
Sara : Oui, clairement !
Sara : C’est tout pour aujourd’hui ! J’espère que ce premier volet vous a plu.
Dans le prochain, qui sortira début octobre, on parle de CNV dans nos luttes ; on approfondit et on distingue les notions de colère et d’agressivité, de conflit et de violence, on parlera de culpabilité aussi.
J’en profite pour vous donner quelques billes, quelques références si d‘ici là, vous voulez creuser le sujet.
Déjà, il y a le livre de Marshall Rosenberg (l’inventeur de la CNV), intitulé “Les mots sont des fenêtres ou bien ce sont des murs
Puis évidemment les livres de Nathalie, notamment “La CNV à l’usage de celles et ceux qui veulent changer le monde”
Enfin, un billet de blog très digeste, disponible sur notre site sur les privilèges et l’architecture invisible des discriminations.
Il y a aussi cinq épisodes du podcast Métachoc qui pourra vous intéresser. C’est la série numéro 27.
Vous pourrez trouver des listes ou des cartes des besoins et des sentiments disponibles sur internet, gratuitement ou sur des boutiques en ligne. Ça peut être assez intéressant pour démarrer
Et justement, pour démarrer ou pratiquer, vous pouvez rejoindre des groupes de pratique délibérées de CNV, où on fait des exercices justement pour mieux comprendre, et s’améliorer en collectif.
Merci d’avoir écouté jusqu’ici. N’hésitez pas à partager cet épisode et je vous retrouve le mois prochain.
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[musique de générique de fin]
Florence : On espère que cet épisode vous a plu. Si c’est le cas, n’hésitez pas à le partager à vos proches, ou à nous noter 5 étoiles pour contribuer à sa diffusion.
Sara : La Place des Grenouilles est une association à but non lucratif qui compte sur vos dons. Vous pouvez aussi adhérer à l’asso à partir de zéro euro !
Toutes les infos sont disponibles sur notre site internet
Florence : lapdg.fr
[fin de la musique de générique de fin]


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