Les femmes handicapées ont deux fois plus de risque de subir des violences sexuelles que des femmes valides.
- 39 % de femmes en situation de handicap sont victimes d’agressions sexuelles, contre 17 % de femmes dites valides.
- 16 % des femmes en situation de handicap ont été victimes de viols, contre 9 % pour l’ensemble des femmes en France.
- 90 % de femmes ayant un trouble du spectre de l’autisme déclarent avoir subi des violences sexuelles, dont près de la moitié avant l’âge de 14 ans.
- Les deux tiers des victimes connaissent leur agresseur.
(source : Croix-Rouge et HandiConnect)
Dans ce volet expertise sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) sur les personnes handicapées, nous recevons Béatrice Pradillon, cofondatrice du collectif handi-féministe Les Dévalideuses, et formatrice Diversité et Inclusion. Béatrice est l’autrice du podcast Viens te faire dévalider, qui décrypte l’actualité politique et militante sous l’angle du genre et du handicap. Elle tient également le rôle de trésorière au sein de l’association Dear Valid People, et intervient dans le podcast du même nom.
Dans cet épisode, Béatrice Pradillon parlera d’intersectionalité, d’impuissance apprise, de contrôle des corps, des barrières à la justice et des effets pervers des institutionnalisations en répondant à nos questions :
- De quels types de handicaps parle-t-on ? Est-ce que les VSS prennent des formes différentes selon le type de handicap ?
- Y-a-t-il des contextes ou conditions qui peuvent favoriser les VSS ?
- Est-ce qu’il y a des VSS spécifiques en milieu institutionnel ?
- Est-ce qu’il y a des recours spécifiques pour les personnes handi victimes de VSS ? Quelles types de difficultés supplémentaires doivent-elles affronter ?
- Qu’est-ce qui peut aider à prévenir, lutter contre ses violences, se protéger ? Sur le plan individuel et collectif ?

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Ressources
Travaux et contributions de Béatrice Pradillon
- Association Les Dévalideuses
- Podcast Viens te faire dévalider
- Association Dear Valid People
- Podcast Dear Valid People sur Radio FM Plus.
Ressources citées dans l’épisode
- La CIIVISE Commission Indépendante sur L’inceste et les Violences Sexuelles faites aux enfants, et leur dernier rapport.
- Observations finales du Comité des Droits des personnes handicapées de l’ONU et réactions de La France. Le rapport détaillé.
- MOOC / Formation en ligne gratuite « Violences faites aux enfants« , de Make.org.
- Unapei, mouvement association regroupant 330 associations pour le vivre ensemble avec les personnes handicapées, dont l’Adapei, association départementale pour les droits et respect des personnes en situation de handicap mental, psychique ou avec autisme.
- Collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation (CLHEE)
- Les centres INTIMAGIR, répartis dans les régions pour la santé, vie affective et sexuelle.
- Quelques épisodes spécifiques de Dear Valid People avec Béatrice Pradillon et Damien Fargeout
Ressources connexes
- Association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir (FDFA) « Femmes handicapées, citoyennes avant tout ».
- et leur guide « Que faire en cas de violences ? » pour les femmes en situation de handicap. Leur ligne d’écoute 01 40 47 06 06.
- Article de Héloïse Versavel sur la stérilisation des femmes porteuses de handicap,
- Changer la loi autorisant la stérilisation des femmes handicapées
- Les (excellents) livres de Charline Vermont pour l’éducation à la vie affective et sexuelles des enfants, adapté à leur âge https://www.babelio.com/auteur/Charline-Vermont/592621
L’épisode a été enregistré le 16/01/2026.
La musique est composée par Gisula (https://gisula.com). L’interview a été réalisée par Florence, ainsi que le montage. L’épisode a été préparé et revu par Sara et Florence.
Transcript de l’épisode
Sara : La Place des Grenouilles, c’est une association ET un podcast qui proposent des espaces de discussion et de réflexion pour déconstruire, ensemble, les normes de genre.
Florence : Au fil des épisodes, on vous propose :
- de revenir sur des oeuvres et événements qui nous ont plu,
- de découvrir des métiers à priori genrés,
- ou encore d’approfondir des sujets de société grâce à des expertEs de différents domaines”
Sara : Nous sommes Florence et Sara,
Florence : bienvenue sur La Place des Grenouilles”
[fin de la musique de générique d’intro]
—
Florence
Bonjour tout le monde, ici Florence. Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Béatrice Pradillon. Béatrice Pradillon est cofondatrice du collectif anti-féministe Les Dévalideuses.
Elle est l’autrice du podcast « Viens te faire dévalider » qui décrypte l’actualité politique et militante sous l’angle du genre et du handicap. Béatrice Pradillon est également trésorière de l’association « Dear Valid People » à Montpellier qui aussi a un podcast de Radio FM+. Et dans la vie de tous les jours, elle est formatrice diversité et inclusion.
Bonjour Béatrice.
Béatrice Pradillon
Bonjour.
Florence
Bonjour. Alors que sont Les Dévalideuses ?
Béatrice Pradillon
Alors Les Dévalideuses, c’est un nom un petit peu marrant qu’on a inventé parce qu’on avait cette image en tête d’une espèce de mécano qui démonte des mécaniques. Et en fait, on a été fondé en 2019. Et notre idée, c’était de donner un petit peu de visibilité aux femmes et minorités de genre handicapées et surtout de visibiliser leurs problématiques spécifiques qui sont généralement assez peu prises en compte dans le milieu militant, dans les collectifs féministes.
Et donc voilà, on voulait donner de la place à ces voix-là. Et donc, on a constitué un collectif avec uniquement des personnes concernées. Et on a commencé à travailler sur ces sujets-là.
Et maintenant, ça fait bientôt sept ans qu’on existe et qu’on continue. On a diversifié nos thématiques. Mais on reste assez quand même spécialisés sur ces questions-là parce que c’était des questions qui nous ont intéressés à l’origine.
Et on avait envie de croiser, qu’est-ce que ça donne de croiser le genre et le handicap parce qu’en fait, finalement, dans la société, les femmes sont la classe sociale qui sont perçues comme inférieures aux hommes et qui sont infériorisées dans la réalité, dans les faits. Et de même, les personnes handicapées sont infériorisées par rapport aux personnes dites valides. Et donc, en fait, c’est intéressant de croiser ces deux marqueurs sociaux, le genre et le handicap, pour voir qu’est-ce que ça donnait réellement comme situation vécue.
Et on a exploré énormément de thématiques aussi de croisement du handicap avec le fait d’être LGBT, le fait d’être précaire, d’être racisé, etc. Ça, c’est venu au fil de l’eau dans toutes nos interrogations générales. On fait un travail de communication, de pédagogie, de vulgarisation, de sensibilisation, si on peut dire, depuis 2019 sur ces questions.
Florence
Merci pour votre travail. Vous êtes très efficace. Moi, j’ai appris beaucoup de choses grâce à votre association.
Est-ce qu’il vaut mieux dire personne en situation de handicap, personne handicapée ou autre chose ?
Béatrice Pradillon
Alors, moi, j’utilise vraiment personne handicapée. C’est vrai que c’est une question qu’on pose beaucoup. Nous, on utilise personne handicapée.
Mais en fait, je pense qu’il vaut mieux utiliser ce que les personnes souhaitent. Il y a des personnes handicapées qui tiennent vraiment à utiliser en situation de handicap. Dans ce cas-là, c’est OK pour elles.
Il n’y a pas de souci. Nous, à la fois, c’est un raccourci qui est utile, même souvent dix personnes en dix. Il y a un côté, à mon sens, un petit peu langue de bois, en situation de handicap.
Moi, mon handicap, je suis à peu près partout. Je n’ai pas l’impression d’être en situation de, mais d’autres personnes vont toujours sentir comme ça. Très bien.
Et aussi, quand on dit personne handicapée, dans notre tête, on pense à personne handicapée par la société ou par son environnement. C’est une façon de penser, mais effectivement, ça peut poser des questions.
Florence
OK, merci. De quel handicap parle-t-on ? Est-ce qu’il y a des différences dans les types ou occurrence de violences sexistes et sexuelles ? Les VSS subis selon le type de handicap.
Béatrice Pradillon
Alors, effectivement, il y a des différences. Déjà, peut-être pour revenir un peu sur ce que nous, on définit en tant que handicap. Il y a beaucoup de choses, en fait, qui peuvent rentrer dans le handicap au sens large.
C’est-à-dire que, bon, déjà, il y a toute une variété de handicaps dits visibles ou plus ou moins perceptibles. Il y a des handicaps qui sont chroniques, qui sont fluctuants, qui soient d’ailleurs diagnostiqués ou pas diagnostiqués officiellement, qu’il y ait de reconnaissance administrative ou pas. Beaucoup de maladies chroniques, les allergies graves, les asthmes, enfin, beaucoup de choses rentrent dans le domaine du handicap.
Et même, en fait, pour aller plus loin, nous, on parle beaucoup plus de validisme, c’est-à-dire la discrimination qui est vécue par les personnes handicapées et malades et, plus largement, les personnes qui sortent un petit peu de la norme médicale, en fait, du corps sain, du corps valide. Et de fait, il y a beaucoup de gens qui rentrent dans cette catégorie, notamment, par exemple, les personnes grosses. La grossophobie, en fait, c’est une forme de validisme.
On peut aller beaucoup plus loin, en fait. On pense aussi à toutes les personnes avec des troubles psy, qu’on parle de psychophobie. En fait, ça rentre aussi dans la grande thématique du handicap, où les personnes âgées, en fait, l’âgisme aussi, c’est une forme de validisme.
Voilà, on va parler très, très largement. Après, on va centrer un petit peu plus, peut-être, sur le handicap, parce que c’est là où j’ai peut-être eu des chiffres spécifiques ou des données spécifiques, parce que je ne suis pas sûre que mes chiffres ou mes données recouvrent autant de situations. Mais en tout cas, voilà, quand on parle de handicap, c’est vrai que nous, on parle de quelque chose au sens très, très large.
Florence
Ça marche. Oui, c’est super large, en fait. Parce qu’aujourd’hui, on pense à ces 10 % de la population.
Béatrice Pradillon
Alors, on parle de 20 % de la population ayant des handicaps, donc une personne sur cinq. Mais en fait, je pense que c’est un petit peu plus large que ça. En tout cas, si on prenait vraiment toutes les personnes qui subissent de la grossophobie, de l’âgisme et des discriminations vis-à-vis de leur santé, de leur état de santé, de leur maladie, etc., je pense qu’on serait au-delà de 20 %. Les 20 %, je pense que c’est vraiment les personnes référencées comme ayant un handicap, en tout cas d’un point de vue administratif. Les personnes handicapées, d’une manière générale, sont plus exposées aux violences, et encore plus, en fait, à les femmes et les minorités. Et notamment, en fait, on va voir apparaître des situations distinctes selon les types de handicap, effectivement.
Par exemple, les personnes malentendantes. Il y a 27 % des femmes sourdes et malentendantes qui ont déjà subi des violences sexuelles, ou encore les femmes avec un trouble du spectre autistique. Elles sont 88 % à avoir subi des violences sexuelles au cours de leur vie, dont la moitié avant 14 ans.
Donc là, on peut voir qu’il y a des vécus très spécifiques. Par exemple, dans le cadre du trouble du spectre autistique, on va quand même avoir une explication qui est de l’ordre de la non-compréhension des codes sociaux qui va être exploitée par les agresseurs, en fait. C’est-à-dire qu’ils vont s’appuyer sur le fait que la personne ne comprend pas forcément l’implicite, ou même a eu des difficultés à oraliser ou à communiquer.
Elle va exploiter ça, elle va exploiter les spécificités du handicap. Donc voilà, il y a effectivement des spécificités particulières. Je pense que, d’une manière générale, dans les violences sexuelles, il y a probablement une surreprésentation, par exemple, des personnes avec des troubles psys, des troubles mentaux, des troubles cognitifs, parce que, justement, elles vont être perçues comme des personnes plus vulnérables et qui vont plus difficilement porter plainte ou pouvoir verbaliser ce qui leur est arrivé, ou qu’elles vont être moins crues. Et je pense sincèrement que les agresseurs sont tout à fait conscients de ça, qu’ils vont plutôt viser ce type de personnes avec ce type de handicap.
Florence
D’accord. Du coup, on voit que c’est le même type de violences sexistes et sexuelles que pour les personnes valides, mais visiblement, il y a des contextes ou des conditions qui favorisent ou qui permettent, qui rendent possible ces violences sexuelles, c’est bien ça ?
Béatrice Pradillon
Oui, tout à fait. En fait, souvent, on imagine un petit peu les personnes handicapées comme des personnes vulnérables. C’est un terme qu’on utilise beaucoup, les publics vulnérables, etc.
Moi, je n’aime pas penser qu’on est forcément vulnérable, par essence, juste parce qu’on est handicapé·e. Mais par contre, c’est vrai que nos handicaps peuvent créer des situations de vulnérabilité. C’est-à-dire que, par exemple, on va avoir une vulnérabilité d’un point de vue économique et financier, c’est-à-dire qu’une femme qui est en situation de handicap, qui est précaire et qui a peu de ressources financières, ne va peut-être pas pouvoir s’échapper d’un conjoint ou d’un mari violent, parce que justement, elle est dans une vulnérabilité économique qui fait qu’elle n’a pas d’autre choix que de rester et de subir des violences.
Donc ça, c’est des choses bien spécifiques, des contextes bien spécifiques. On va avoir de petites vulnérabilités, je pense notamment les vulnérabilités d’un point de vue, bien sûr, physique, des personnes qui vont avoir plus de difficultés à se défendre physiquement ou à s’échapper. On peut avoir des vulnérabilités psychologiques.
On peut avoir aussi un isolement, par exemple, du fait de vivre en institution, dans un milieu fermé, dans un service psychiatrique. Tous les environnements qui sont contrôlés, même en prison, par exemple, ça crée une vulnérabilité supplémentaire quand on est dans un milieu fermé dont on ne peut pas sortir comme ça, choisir de sortir pour aller appeler à l’aide ou pour aller porter plainte, etc. On a aussi un phénomène d’emprise particulier.
Les personnes qui s’occupent de nous dans ces endroits fermés ont forcément un pouvoir immense sur nous, sur nos vies, sur nos corps, etc. Donc on a vraiment des conditions spécifiques qui se créent pour les personnes handicapées. Notamment, je pense à cette question de la toute-puissance des personnes qui s’occupent de nous.
Il y a des personnes handicapées, par exemple, qui ont besoin de soins quotidiens, à la fois de soins, je pense, d’un terme médical, mais de soins aussi de s’habiller, de se laver, d’aller aux toilettes, etc., qui doivent être accompagnés 24 heures sur 24 par d’autres personnes. Et là, en fait, on se rend compte que c’est une problématique en soi parce que ces personnes-là, elles ont donc un ascendant sur l’autre. Et donc, surtout, quand on a ce handicap depuis enfant, on est habitué à être touché, à être manipulé par des mains étrangères en permanence.
Et à un moment donné, on peut se retrouver dans un phénomène où, finalement, on ne sait plus trop qu’est-ce qui est de l’ordre du soin, du toucher thérapeutique ou du toucher pratique à un toucher qui va être sexualisant. Donc, voilà. Et il y a un phénomène aussi très particulier qu’on retrouve dans les institutions qui est dit à ça.
C’est ce qu’on appelle l’impuissance apprise. C’est-à-dire, imaginons, par exemple, un enfant qui grandit en institution. Il apprend que l’adulte en face de lui, que ce soit l’animateur, le conseiller, le thérapeute, peu importe, l’adulte, la seule réponse valable face à un adulte, c’est oui.
Oui, je vais manger. Oui, je retourne à ma chambre. Oui, je vais faire telle activité.
Parce qu’il n’a pas d’autre choix. Il est dans un circuit où il y a très peu d’autonomie dans ces lieux de vie. Et donc, le consentement, à un moment donné, aussi par manque de temps, par manque de personnel, par manque de moyens, la notion de consentement, à un moment donné, elle disparaît.
Et juste, on va amener les enfants d’un point A à un point B. Et donc, en fait, ils apprennent qu’ils sont impuissants. Ils apprennent qu’ils n’ont pas de choix dans leur vie.
Ils n’ont pas de liberté de choix. Et de fait, quand on a intégré cette impuissance de ce qui m’arrive, je ne peux pas aller contre. À un moment donné, quand il arrive des violences sexuelles, des attouchements ou des choses comme ça, on les intègre comme quelque chose qui va dans cette logique-là.
Et on est impuissants face à ça. Et ça, c’est quelque chose qui est très spécifique aux milieux fermés, les institutions, etc. C’est-à-dire que plus on passe de temps dans ces institutions et plus on va intégrer cette impuissance.
Et de fait, on va avoir beaucoup moins de possibilités d’agir sur ce qui nous arrive. Et c’est pour ça que nous, par ailleurs, on lutte pour la désinstitutionnalisation. C’est-à-dire que, entre autres, les institutions, elles sont néfastes pour les personnes handicapées, pour les personnes âgées, pour toutes les personnes qui vivent dans ces milieux fermés.
Et ce sont des milieux qui sont d’ailleurs condamnés par l’ONU. C’est-à-dire que l’ONU milite aussi pour la désinstitutionnalisation. La France a signé des conventions où elle s’engage à avoir des politiques pour fermer progressivement les milieux institutionnels, mais pour l’instant, il n’y a aucune politique qui est mise en place en France.
Il n’y a absolument rien. Mais une des raisons pour lesquelles on milite parmi tant d’autres, c’est notamment parce que le fait que toutes les violences qui sont vécues dans ces institutions, on a très peu de regard dessus. On a très peu de chiffres.
On sait à peine, en fait, ce qui se passe, parce que ce sont des milieux qui sont fermés au regard. Je pense que chaque fois, par exemple, qu’on parle de chiffres de violences sexistes et sexuelles, je me dis toujours, et je le dis toujours, que ces chiffres sont forcément sous-évalués. Parce qu’ils ne se tiennent même pas en compte des personnes qui sont dans ces milieux fermés, qui n’ont pas la possibilité de pouvoir faire remonter ce qui leur arrive, de pouvoir le verbaliser.
Et notamment, j’ai un exemple très spécifique que j’ai vu passer dans l’actualité ces derniers mois, dont tu as peut-être entendu parler. C’était un petit garçon qui vient d’une institution, et lui, je crois qu’il y vivait uniquement la semaine. Et le week-end, il retournait dans sa famille auprès de sa maman.
Et c’est un enfant qui ne verbalise pas, qui ne réalise pas. C’est-à-dire qu’il communique avec sa maman par le biais d’une plaquette de communication alternative avec des petites icônes, des images pour constituer des phrases où il y a des besoins, les parties du corps, les activités, etc. Et donc, l’enfant communique via des petites vignettes.
Et en fait, arrivé le week-end, il a communiqué via les vignettes qu’un animateur lui avait touché les fesses, etc. Et en remontant, elle est allée ensuite se rendre compte que son fils avait subi, je ne sais plus si c’est une agression sexuelle ou un viol, et ensuite se plaindre, bien sûr, à l’établissement, porter plainte, etc. Mais son fils ne pouvait pas oraliser qu’il lui est arrivé.
Mais heureusement qu’il avait cette communication alternative qui était mise en place et la confiance aussi de sa mère qui était dans le fait de croire son enfant, de savoir qu’il avait quelque chose qui est arrivé. Parce que sinon, typiquement, ce type de situation, si l’enfant passe tout son temps en institution et qu’il a peu de moyens de communication, il serait complètement passé sous silence.
Florence
Et qu’il s’est rendu compte que c’était un souci. Parce que comme tu parlais de l’impuissance apprise sur les touchés différenciants, il aurait pu ne pas se rendre compte que c’était pas normal. Et du coup, il ne pouvait même pas l’oraliser.
Béatrice Pradillon
Et puis effectivement, encore une fois, on peut aller très loin dans ce type de raisonnement. C’est-à-dire que selon les types de handicap, les troubles cognitifs, etc., on peut avoir des personnes, que ce soit des jeunes enfants ou des adultes, qui ne sont pas forcément en capacité de nommer leur partie du corps ou d’intellectualiser le fait que ce geste-là ou cette situation-là n’est pas normal. Parce que aussi, dans ces institutions, déjà que d’une manière générale, à l’école, l’éducation, à la vie sexuelle et affective, c’est pas trop ça.
Alors, il faut bien imaginer que dans les institutions, il n’y a quasiment rien qui se fait. Donc, quand on n’a pas eu d’éducation à la vie sexuelle et affective, on ne sait pas exprimer son sentiment, on ne sait pas nommer spécifiquement ses parties du corps. Normalement, cette éducation-là, elle est là pour protéger les enfants.
Et donc, quand elle n’est pas mise en place, c’est beaucoup plus difficile, notamment quand on a certains handicaps particuliers.
Florence
En parlant d’institutions, est-ce qu’il y a des VSS spécifiques au milieu institutionnel ?
Béatrice Pradillon
Oui, en effet, parce qu’il y a un contrôle des corps qui se fait d’une manière générale sur les femmes handicapées et sur les personnes handicapées, mais qui est vraiment très, très prononcé dans le milieu institutionnel, qui est un milieu où on va exercer cette forme de contrôle. Et notamment, ça passe aussi sur le corps des femmes, par des contraceptions, des stérilisations. Et on a des chiffres là-dessus, c’est-à-dire qu’en France, encore aujourd’hui, il y a à peu près 500 femmes handicapées par an qui sont stérilisées sans un consentement éclairé dans les institutions.
Et quand elles ne sont pas stérilisées, il y a souvent une obligation de contraception, c’est-à-dire que c’est souvent un prérequis pour avoir une place en institution, c’est-à-dire que le milieu va demander pour avoir une place, pour pouvoir vivre dans cette institution, il faut avoir, par exemple, un implant contraceptif, et on va obliger à avoir des rendez-vous gynécologiques pour être sûr que la contraception soit prise. Et il y a un effet, j’imagine que la raison à apporter pour ces contraceptions et stérilisations forcées, c’est le fait qu’on a des adultes qui vivent dans ces institutions toute l’année, qu’on ne peut pas les surveiller forcément de ce qu’ils font la nuit, ils ne sont pas non plus forcément enfermés dans leur chambre, donc on veut éviter des grossesses potentielles ou des choses comme ça, mais derrière l’effet pervers, c’est que comme je disais, il y a des violences sexuelles en institution et le fait d’avoir des femmes qui sont forcément sous contraception voire stérilisées, en fait, ça enlève une preuve évidente d’éventuelles violences sexuelles, c’est-à-dire que comme il n’y a pas de grossesse, il n’y a pas de preuve évidente qu’il y ait eu des violences, on peut penser que d’une certaine manière, malheureusement c’est le cas, les stérilisations, les contraceptions forcées servent aussi d’une certaine manière à couvrir les violences sexuelles ou les rapports sexuels consentis d’ailleurs, qu’il pourrait y avoir dans les institutions de manière finalement à jeter un gros voile sur tout ce qui se passerait sexuel dans les institutions finalement. Donc c’est une énorme problématique en soi, et je sais qu’il y a un projet de loi, il y a quelque chose dans les tuyaux sur justement interdire ces stérilisations forcées, mais pour l’instant, je crois que la France a rejeté une proposition de loi sur le sujet très récemment, donc pour l’instant, la France se positionne comme c’est ok de stériliser ces personnes sans leur consentement. Alors quand je parle de consentement éclairé, souvent les familles sont d’accord, ce sont elles qui donnent leur accord, mais il n’y a pas de consentement éclairé de la personne sur ce que ça implique en fait.
Florence
Mais ces personnes qui sont en institution, elles sont majeures, enfin comment dire, j’oublie comment on dit, mais elles ont leur libre arbitre, on est d’accord ? Enfin d’un point de vue légal aussi, elles ne sont pas tutorées, c’est ça ?
Béatrice Pradillon
Pas forcément malheureusement, parce que souvent les personnes qui vivent en institution, elles sont tutelles ou curatelles. C’est aussi quelque chose qu’on dénonce, c’est que malheureusement, certaines dispositions font finalement, la famille choisit totalement, la famille a un choix très, très, des choses très intimes de la vie et du corps de la personne, d’avoir un pouvoir de choix qui est absolument énorme.
Florence
D’accord, et on peut aller en institution en décidant tout seul d’aller en institution sans être en tutelle ?
Béatrice Pradillon
Alors ça, je n’ai pas forcément connaissance de personnes qui de leur plein gré vont en institution, ça peut arriver par exemple à des personnes adultes qui justement ne trouvent pas de logement accessible et ont conscience qu’elles ne trouvent pas de lieu de vie accessible et de personnel aussi pour prendre soin d’elles, il est possible aussi de diriger vers une institution et de demander une place, simplement parce qu’on ne met pas en place les conditions pour que les personnes handicapées, dans la société en général, elles aient accès à la fois à des logements adaptés, à avoir des finances suffisantes pour pouvoir organiser leur intérieur, leur matériel, leur déplacement, etc.
Donc c’est aussi un manque de choix de la société finalement.
Florence
Et puis même, dans ce cas-là théorique, pour pouvoir entrer, il faut être stérilisé ou avoir une contraception ? Clairement, il n’y a rien qui va.
Béatrice Pradillon
Et je vais même aller un cran plus loin parce qu’on pourrait penser que ces contraceptions forcées, imposées interviennent dans les lieux de vie où les personnes dorment, mais ça intervient aussi dans les lieux de travail, c’est-à-dire les ESAT, les établissements d’aide par le travail, ce qu’on appelle souvent des milieux protégés, ils ne sont pas si protégés que ça en fait. Et notamment, moi j’ai le souvenir, et je le redis à chaque fois parce que c’est vraiment quelque chose qui m’a marquée, c’était un père dont la fille handicapée était heureuse d’avoir trouvé une place en ESAT pour travailler, donc imagine une jeune femme de 18-20 ans, et le père avait découvert qu’on lui demandait au moment de l’embauche, etc., le fait d’avoir une contraception pour pouvoir signer son contrat. Et le père était complètement outré de dire mais de où on impose une contraception à ma fille pour avoir un travail ? Donc le contrôle du corps va même en fait sur les lieux de travail en fait.
Et ça c’est quelque chose dont on entend très peu parler.
Florence
Ok, ouais, effectivement, en droit humain, on n’est pas bons. Est-ce que les violences sexistes et sexuelles sont différentes selon le genre de la personne handicapée ?
Béatrice Pradillon
Il y a une différence entre les enfants d’invalides et les enfants handicapés. Les enfants handicapés sont 4 à 8 fois plus exposés aux violences sexuelles d’une manière générale, donc on a vraiment une grosse prévalence de surexposition des enfants handicapés, à la fois dans la durée, dans le nombre de violences qu’ils peuvent vivre au cours de leur vie. Il y a un facteur différenciant.
En général, on dit toujours, bien sûr, que les femmes sont beaucoup plus exposées aux violences sexuelles. Mais en fait, on a aussi des difficultés à jauger ce qui se passe au niveau des hommes, parce que là, les hommes, c’est notre problématique. Un homme adulte, il y a toute la construction de la masculinité derrière qui est beaucoup plus difficile quand on a un homme.
D’autant plus s’il y a par hasard eu aussi des violences sexuelles dans l’enfance, la construction de son identité va être difficile à l’âge adulte. Et de fait, on a très peu de remontées de chiffres en ce qui concerne les hommes handicapés adultes face aux violences sexuelles. Donc, c’est toujours pareil.
C’est difficile d’évaluer. Je pense qu’il y a une sous-évaluation, quoi qu’il arrive. Dans tout ce qui est des violences sexuelles, il y a toujours une sous-évaluation, parce qu’il est très difficile de jauger exactement le nombre de personnes qui ont subi des violences.
Florence
D’accord. Du coup, on a parlé du handicap du côté des victimes. Est-ce qu’il y a des études, ou est-ce que tu as vu des témoignages sur d’éventuelles violences sexistes ou sexuelles commises par des personnes handicapées ?
Sur des personnes, du coup, handis ou valides ?
Béatrice Pradillon
Alors, oui, il y a des études qui ont été faites là-dessus. Et là, je vais citer en fait Marie Rabattel de l’association francophone des femmes autistes que j’avais vue en conférence récemment sur notamment les violences sexuelles et l’utilité de la communication alternative, justement, pour visibiliser ces violences. Et elle expliquait un fait que je ne connaissais pas forcément, parce que…
Voilà. Mais en gros, elle parlait de l’amendement Creton. L’amendement Creton, en fait, ça veut dire que lorsqu’il y a un enfant handicapé qui a grandi en institution à passer la vingtaine, et qu’il ne trouve pas de place dans une institution pour adultes, en fait, il reste dans une institution pour enfants jusqu’à ce qu’on lui trouve une place.
Et donc, on se retrouve du coup avec des jeunes de vingt-cinq ans, ou plus d’ailleurs, qui restent avec des enfants, voire des jeunes enfants. Et ça, en fait, c’est une situation qui peut amener à des violences sexuelles, parce que les adultes se retrouvent avec des enfants qui sont extrêmement vulnérables face à ça. Et voilà, il y a peut-être quelque chose de spécifique ici qui faudrait creuser, parce que, effectivement, les enfants, d’une manière générale, sont vulnérables vis-à-vis des adultes.
Et en plus, quand il y a des handicaps cognitifs, mentaux, etc., qui vont avoir un impact, en fait, sur le psychisme, sur la relation à l’autre, sur tout ça, et que derrière, en plus, il n’y a pas eu d’éducation à la vie sexuelle affective, qu’il y a un manque de personnel pour, comment dire, être là, et vraiment en présence, en alerte, sur ces sujets-là, il peut effectivement y avoir des situations extrêmement complexes.
Florence
Est-ce qu’il y a des recours spécifiques pour les personnes handi victimes de VSS ? Et à quelle difficulté supplémentaire elles doivent affronter ?
Béatrice Pradillon
Alors, il y a peu de recours spécifiques que j’ai en tête. Ce que je pense surtout, c’est qu’on parle souvent de double peine pour les femmes et minorités de genre qui sont victimes, justement, de VSS, c’est-à-dire que elles sont surexposées au VSS, et quand je dis surexposées, c’est vraiment… Là, on a parlé surtout de violences sexuelles, mais en fait, ça touche vraiment beaucoup plus largement, parce qu’on n’a pas parlé, par exemple, de violences sexistes dans le domaine médical, les violences conjugales, c’est-à-dire que…
Enfin, conjugales et avec le partenaire, c’est-à-dire qu’il y a aussi une prévalence dans ce domaine-là. 35% des femmes handicapées vivent des violences auprès de leurs partenaires, contre à peu près 19% des femmes dans leur totalité. Donc, il y a vraiment une prévalence très importante, 35%, c’est énorme.
Il y a vraiment tout type de violences qu’on peut imaginer envers les femmes et minorités de genre handicapées, et en fait, il n’y a pas justement de spécificité pour les aider. Et là, je pense vraiment au sens large, on a effectivement une ligne d’écoute, femmes pour le dire, femmes pour agir, une ligne d’écoute accessible pour les femmes handicapées, mais en dehors de ça auquel je pense, non, il n’y a pas de chose spécifique qui sont mises en place, et malheureusement, c’est un peu un angle mort. Des associations en général féministes qui luttent contre les violences de genre ont tendance à avoir un petit peu cet angle mort sur la question du handicap, c’est-à-dire qu’elles savent que ça existe, mais elles n’ont pas forcément d’expertise sur le sujet, ou encore même simplement le fait d’avoir un discours sur le sujet.
En fait, le discours sur les femmes handicapées, il est absent, en fait, de ces endroits-là, et de fait, quand on ne visibilise pas ces situations qui sont spécifiques et minoritaires, c’est difficile, en fait, de lutter contre, c’est difficile d’avoir des politiques publiques adaptées, quand les politiques publiques en général, bon déjà, elles sont quand même légères en France, on était censé être sur la grande priorité du quinquennat, voilà, qu’on a peu de politiques publiques, qu’on a peu de moyens déjà qui sont mis en place pour lutter contre les violences de genre, et quand on s’intéresse plus spécifiquement aux violences de genre sur les personnes handicapées, alors là, il n’y a quasiment rien, on est sur le désert, quoi.
Effectivement, il y a des grosses difficultés supplémentaires, parce qu’il faut s’imaginer que déjà la société, d’une manière générale, n’est pas très accessible, n’est pas très accueillante, en fait, pour les personnes handicapées, et donc, quand on rentre dans un parcours où on va devoir ne serait-ce que exprimer ce qui nous arrivait, parce qu’on va partir du début, d’abord, on va essayer d’exprimer ce qui nous arrivait, donc là, on a plein de barrières, comme j’ai un petit peu évoqué, de ne pas pouvoir verbaliser, de ne pas pouvoir, voilà, d’être traumatisé par ce qui nous arrivait, et que personne ne s’en rende compte, de ne pas connaître les parties du corps, de ne pas pouvoir nommer vraiment ce qui nous arrivait, de ne pas savoir, voilà.
Donc ça, c’est la partie verbalisation. La partie accueil de la parole par le premier degré de personnes autour est très difficile, c’est-à-dire, là, je ne pense pas du tout au côté police, etc., je pense les proches, la famille, le soignant, etc., là, l’accueil de la parole va être difficile, pourquoi ? D’abord, parce que les personnes handicapées, les femmes handicapées sont perçues comme complètement sans sexualité, donc on a du mal à imaginer, en fait, qu’il leur arrivait quelque chose, et parfois, quand elles vont dire, je ne sais pas, à une telle personne, elle a dû m’embrasser, ou ma fille m’a fait ça, en fait, elles vont être félicitées, comme si c’était une bonne chose qui leur arrivait,
Florence
genre, ah, mais « génial » ! (ironie)
Béatrice Pradillon
Ou alors, si, par exemple, ce sont des personnes avec des troubles psy, on ne va pas les croire, parce que, déjà, que les femmes ne sont pas crues quand elles parlent, si, en plus, elles ont des troubles psy qui sont connus, on ne va pas les croire. Donc, en fait, il y a plein de freins, déjà, au début, avant même d’arriver au côté vraiment légal et judiciaire, de biais, de préjugés, de, voilà, les femmes handicapées sont hyper infantilisées, donc on va les considérer comme des enfants, on va les percevoir en dehors du champ de la sexualité, on ne va pas les croire. Donc ça, c’est les premières étapes, et après…
Florence
C’est aussi du validisme, non ? Le fait de se dire qu’elles ont probablement pas de sexualité, ok.
Béatrice Pradillon
Tout à fait, c’est complètement du validisme, on les considère en dehors de ce champ de la sexualité, du champ de la séduction, de l’amour, de tout ça. On va déjà être presque surpris si elles évoquent des choses comme ça, on ne va pas avoir la bonne réaction. Et ensuite, quand on arrive vraiment dans la partie…
Imaginons qu’on dépasse toutes ces barrières, et qu’on me dise, ben c’est bon, j’ai la liberté de pouvoir sortir de chez moi pour aller porter plainte, parce que je suis en capacité d’eux, on va se retrouver dans les commissariats de police, etc., à un manque d’accessibilité des locaux, des personnes qui ne sont pas formées spécifiquement à l’accueil des personnes handicapées, à des problèmes de communication, il n’y a pas d’interprète à l’SF, il n’y a peut-être pas de plaquette de communication alternative qui soit spécifique aux violences sexuelles, qui permette de raconter une histoire avec des images. Il va y avoir des biais validistes des personnes qui écoutent et qui vont là encore remettre en question ce qui est dit, qui vont vraiment avoir un mauvais accueil, vraiment, des personnes.
Florence
C’est encore pire que pour les femmes valides.
Béatrice Pradillon
Il y a eu un moment donné sur les réseaux sociaux où les femmes racontaient comment elles étaient mal reçues dans les commissariats, comment des fois, elles ne pouvaient même pas déposer plainte alors qu’on doit pouvoir déposer plainte. Donc voilà, imaginons, en plus, une femme handicapée, par exemple, j’ai des exemples précis en tête, mais une personne qui a des difficultés d’élocution va être catégorisée comme bête et va penser qu’elle n’est pas capable, juste parce qu’elle a un problème d’élocution, d’avoir un raisonnement.
On va penser qu’elle a des troubles psy ou des troubles mentaux, un handicap mental et donc, elle ne va pas du tout être prise au sérieux non plus. Alors qu’il y a plein de situations comme ça où on sait qu’on va être presque mal accueillie d’office. Et ensuite, il faut aussi les capacités financières de prendre un avocat, de faire toutes ces procédures.
Il faut avoir un peu, il faut du soutien familial, il faut du soutien financier. Il faut être solide pour pouvoir suivre ce genre de procédures. Et il ne faut pas oublier que, quand même, les femmes handicapées, d’une manière générale, elles sont plus précaires financièrement, elles sont plus isolées.
On n’a pas forcément, en plus, des bagages qui vont bien pour aller au bout de la procédure. Donc là, on voit qu’il y a des barrières à tous les niveaux. Donc, on peut imaginer le fait que les femmes et minorités handicapées sont sous-représentées dans celles qui arrivent à porter plainte, en fait, et qui arrivent, en plus, au bout du process.
Florence
Oui, parce que de ce que tu dis, j’ai l’impression que c’est quasi impossible, en fait. Je comprends que tu dises que les chiffres qui sont déjà alarmants sont probablement bien au-dessus de ça.
Béatrice Pradillon
C’est ça.
Florence
Mais du coup, comment elles doivent faire ? Il faut se faire accompagner. Tu as dit tout à l’heure que, d’un point de vue politique, il n’y avait pas d’initiative à date qui aidait sur ces sujets de violences sexistes et sexuelles.
On est d’accord ? Ou est-ce qu’il y a des choses qui…
Béatrice Pradillon
Je pense que les choses commencent un petit peu à bouger lentement, peut-être qu’on commence à avoir un peu une meilleure approche du sujet, mais très légèrement, en tout cas dans les milieux militants plutôt. Au niveau politique, je ne sais pas exactement, parce que je pense qu’il y a profondément un déni social là-dessus. On a en tête que les personnes handicapées sont des personnes vulnérables, des personnes à protéger.
Il y a vraiment ce côté très… On a cette vision de la société doit protéger les personnes handicapées, etc. Et de fait, on a du mal à ne serait-ce qu’envisager, finalement, qu’il y ait toutes ces problématiques-là.
On n’a pas envie de le voir. La sexualité des personnes handicapées, elle est encore taboue, on va le dire, pour plein de raisons différentes. Le fait qu’en plus, ces femmes, ces personnes subissent des violences sexuelles, en fait, c’est un tabou social, en fait.
C’est quelque chose qu’on ne va pas aller creuser. Un des derniers travaux qui a été fait sur le sujet, c’est le Grenelle en 2019 contre les violences à nos femmes. Il y avait un groupe de travail handicap qui s’est penché sur la question, mais je ne sais pas s’il y a eu des répercussions politiques actuellement.
Je sais quand même qu’on a été interrogé au moment, par exemple, de la redéfinition du viol dans la loi. Pour l’ajout du consentement dans la définition du viol, ils ont fait des auditions avec différentes associations, notamment les dévalideuses. On a participé à des auditions sur ce sujet-là pour justement avoir un maximum d’avis différents.
Donc là, on était quand même très contents de voir qu’ils avaient pris en compte les spécificités. Ils étaient allés interroger des associations de personnes concernées par le handicap, pour dire en gros, pour interroger comment la notion de consentement auprès des personnes handicapées, qu’est-ce qu’il pourrait y avoir comme problématique ? Est-ce que ça empêche le fait d’ajouter le consentement dans la loi ?
On a eu des débats qui étaient très intéressants à ce moment-là. Je pense qu’il y a une petite prise en compte qui commence à arriver, mais je ne crois pas actuellement, par exemple, qu’il y ait une spécificité dans la gradation pénale. Je crois qu’on peut toujours dire que les violences sexuelles sont plus graves pour une personne en situation de vulnérabilité.
Honnêtement, je ne suis pas certaine de ce que je dis parce que je ne connais pas vraiment dans les détails la loi actuelle, mais en tout cas, au niveau des dispositifs d’aide mis en place, ce sont plus ou moins les mêmes que ceux pour les femmes en général et pour les personnes victimes de violences. Il y a très peu de voies de recours ou d’aides spécifiques qui sont dédiées aux personnes handicapées.
Florence
OK. Tout à l’heure, tu disais que les personnes handicapées sont vues comme des personnes à protéger. Déjà, de ce que tu dis, j’ai l’impression qu’elles ne sont même pas le statut de personnes… tout court, en réalité, parfois.
Béatrice Pradillon
C’est plus moralement, finalement, c’est-à-dire que là, je ne vais parler plus de représentation des personnes handicapées. Nous, on est une association anti-féministe, donc on est féministes et aussi sur le sujet du validisme, mais on ne subit pas toute la haine que peuvent avoir les collectifs féministes sur les réseaux sociaux, par exemple. Les réseaux sociaux, les collectifs féministes vont être attaqués régulièrement par des masculinistes, par des personnes qui vont venir les attaquer, même faire du troll, elles vont être dénigrées, etc.
Cela ne nous arrive pas, ou très, très peu. Pourquoi ? Parce qu’on est aussi handicapé.
Et là, c’est le seul moment où c’est, entre guillemets, un avantage, c’est que j’ai l’impression que les gens ont un petit peu peur de s’attaquer trop frontalement à des femmes handicapées, en disant « Oh là là, les pauvres !»
Donc, quelque part, on est peut-être moins prises pour cible sur les réseaux sociaux, étrangement. Mais en tout cas, moi, j’attribue ça au fait qu’on est handicapé·e et que du coup, il y a toujours un côté un peu, je ne dis pas attention que c’est « bénéfique, » parce que c’est un peu un regard de pitié, en fait. C’est le regard de pitié des pauvres.
On ne va pas leur rajouter ça en plus. Et c’est terrible. Mais du coup, cette pitié qu’on ressent vis-à-vis des personnes handicapées en général, voilà, c’est un petit peu un côté de « on ne va pas rajouter une couche ».
Mais ça, certes, très spécifiquement sur ce sujet-là, mais après, d’une manière générale, non, les personnes handicapées ne sont pas protégées de rien. Dans leur vie, elles ne sont pas du tout à l’abri des violences. Elles sont surexposées à tout type de violences, que ce soit des violences très ouvertes ou des violences bienveillantes, du harcèlement, des violences institutionnelles, administratives, médicales, enfin voilà.
En général, les personnes handicapées sont surexposées, surexposées.
Florence
OK. Et puis même au-delà d’être « protégées », le mot n’est pas tellement adéquat, mais les personnes handicapées veulent juste déjà avoir accès aux droits, ce qui a l’air assez compliqué. Et du coup, la défenseur des droits, ça, ça n’aide pas du tout ?
Je ne sais pas si c’est quelque chose qui…
Béatrice Pradillon
Alors, au niveau de la défenseur des droits, il y a des rapports réguliers sur les discriminations. Déjà, il faut savoir que le handicap est le premier facteur de discrimination en France. Pas loin derrière arrivent toutes les discriminations liées aux maladies.
Et si on met vraiment ensemble handicap et maladie, ça représente, je crois, 40 % ou 45 % des saisines auprès de la défenseur des droits. C’est absolument énorme. Vraiment, ces sujets-là sont prévalents dans l’accès à l’éducation, aux droits, aux soins, au logement, au travail, etc.
Par contre, je ne sais pas à quel point c’est efficace, en fait, ces saisines, qu’est-ce qui se passe derrière. Ça nous arrivait, par exemple, d’avoir des personnes qui nous demandent de l’aide, des dévalideuses qui viennent appeler à l’aide. Nous, malheureusement, on n’a absolument pas une équipe suffisante, le temps, l’énergie et même les moyens financiers de venir en aide individuellement.
En général, on liste des ressources possibles, dont les défenseurs des droits. On liste les ressources en place, les moyens de recours, mais on ne sait pas à quel point derrière il y a des retours, des réponses, à quel point c’est efficace.
Florence
Ça marche. Si vous avez des retours, auditeurs et auditrices, n’hésitez pas à nous le dire. Et qu’est-ce qui peut concrètement aider à prévenir, lutter contre ces violences, à se protéger sur le plan individuel et collectif ?
Béatrice Pradillon
Déjà, je pense que la première chose, c’est avoir conscience, arrêter de se voler la face sur le fait que les personnes handicapées subissent des violences, notamment sexuelles, et notamment dans les institutions. Il faut arrêter d’idéaliser ces lieux comme des lieux où on serait particulièrement protégé, etc. Déjà, avoir conscience d’eux, c’est hyper important.
Ce serait bien aussi que toutes les politiques, les mouvements féministes, tous les lieux où on lutte contre les violences soient formés à la question spécifique des violences sur les personnes handicapées. Ça serait extrêmement aidant, et qu’ils soient aussi des lieux, des endroits où on se forme aussi au validisme, à l’accessibilité, parce qu’il faut déjà avoir conscience des spécificités, des thématiques, etc. Mais du coup, il faut être en mesure de pouvoir accueillir la parole, de pouvoir accueillir les personnes qui voudraient soit porter plainte, soit participer à l’organisation d’une politique publique ou quoi que ce soit.
Et finalement, en 2021, il y a eu un rapport de l’ONU sur la situation du handicap en France qui proposait déjà des recommandations extrêmement intéressantes, et notamment qui disait qu’on manque de chiffres, en fait, on manque de stats. Et souvent, les politiques publiques, les projets se mettent en place parce qu’on a des chiffres à mettre en avant, parce qu’on a des choses sur lesquelles s’appuyer. Et tant qu’on n’aura pas de statistiques genrées, des statistiques régulières où on va vraiment aller creuser partout, dans les institutions, etc., on aura du mal à mettre en place ces choses, parce que si on ne visibilise pas un sujet, c’est dur de pouvoir accorder des moyens dessus. Donc, il faut bien sûr plus de moyens, d’une manière générale, contre les violences, les violences de genre. Et comment se protéger, en fait ? Ça, c’est une bonne question.
Alors déjà, comme je disais, je pense qu’il y a vraiment quelque chose de très important à faire sur l’éducation à la vie affective et sexuelle, dès l’école, dès l’enfance, et même dans les endroits, dans les classes unies, dans les institutions. Il faut absolument qu’il y ait cette éducation, cette éducation au corps, au consentement, parce qu’il va vraiment donner des outils forts dès l’enfance. Notamment, je me rappelle, je ne sais plus du tout d’où vient cette discussion, mais en gros, c’était peut-être Baptiste Beaulieu, sur Instagram, le médecin, qui disait, en fait, savoir nommer, c’est déjà se protéger.
Quand on est face à un enfant qui sait nommer précisément ses parties, qui sait dire que moi, c’est mon vagin, etc., mes fesses, enfin, voilà, mes seins, on est sur des enfants où déjà, les agresseurs adultes, c’est-à-dire, cet enfant est capable de nommer, donc il est capable de dire ce que je lui ai fait. Donc ça, c’est hyper important. Et il donnait l’exemple, en fait, d’enfants qui avaient été agressés et on n’a pas identifié dans un premier temps ce qui lui est arrivé, parce que je crois que c’était une petite fille et on lui avait appris à nommer son sexe le cookie.
Donc, on lui disait qu’on lui avait touché le cookie ou un truc comme ça, et du coup, c’est difficile à comprendre. Et du coup, là, on voit toute l’importance. Oui, c’est marrant de donner des petits noms imaginaires, pour les parties sexuelles, mais en fait, ce n’est pas bien.
Ça n’éduque pas l’enfant à dire vraiment les choses et à pouvoir les rapporter correctement, même auprès d’adultes qui ne savent pas comment il appelle ses parties sexuelles, parce que souvent, c’est des noms qui sont donnés par les parents parce qu’ils sont un peu mal à l’aise, ils sont gênés. Alors, tiens, on va appeler ça la petite fleur, le cookie, je ne sais pas quoi. Le jour où il arrive quelque chose, les autres parents, les autres adultes, ils ne savent pas ce que c’est la petite fleur ou le cookie.
Donc voilà, déjà, on voit l’importance de nommer correctement les choses. Et de l’autre côté, côté adulte, donc enfant, on apprend à se protéger, on apprend à consentir, on apprend à nommer. Et côté adulte, on apprend à accueillir la parole.
Moi, j’ai suivi une formation en ligne qui est gratuite, que j’ai découverte un peu par hasard, sur comment accueillir la parole des enfants victimes de violences. Et c’est extrêmement intéressant. C’est vraiment accessible à tout le monde.
Il y a des petits modules, à la fois sur les aspects légaux et sur vraiment comment on accueille la parole. Parce qu’en fait, un enfant qui va verbaliser quelque chose qui lui est arrivé, souvent, il verbalise auprès d’un adulte lambda. Ça peut être son enseignant, son édicateur, animateur, sa babysitter, sa tante, son cou…
Peu importe, il va un jour sortir une petite phrase, quelque chose qui va mettre sa puce à l’oreille. Et souvent, l’accueil de la parole est un peu étouffé dans l’œuf parce que l’adulte, en fait, il ne sait pas comment accueillir sa parole. Parce que déjà, il va être sur le truc de…
Mais non, ça ne lui est pas arrivé. Il n’est pas en train de dire ce qu’il est en train de me dire. Et on va chercher soit à minimiser, soit on va chercher à diriger la parole, de dire mais c’est un tel qui t’a fait ça.
Et quand on fait ça, en fait, ce qu’on appelle, on pollue la parole de l’enfant. C’est-à-dire que l’enfant, il est prêt à verbaliser quelque chose. Et là, on lui dit c’est un tel qui t’a fait ça.
Et il fait, ah oui, c’est peut-être un tel qui m’a fait ça. Et en fait, l’enfant, il va reconstruire son récit par rapport à la manière dont l’adulte conduit et pose ses questions. Et du coup, dans cette formation, on apprend, c’est hyper intéressant, à comment ne pas polluer la parole de l’enfant, comment faire en sorte de surtout protéger son discours et de ne pas l’influencer en lui posant des idées déjà toutes faites.
Et notamment, je pense qu’il y a certainement eu beaucoup de cas juridiques. C’est pour ça qu’il y a un moment donné où on parlait de la place de la parole de l’enfant face à la justice. Qu’est-ce qu’on peut croire, pas croire ?
Parce qu’il y a eu des cas, effectivement et très malheureusement, de paroles d’enfants qui étaient manipulées par les adultes, consciemment ou inconsciemment, notamment dans des histoires à la fois très médiatisées ou des histoires familiales, d’un adulte qui essaie d’influencer l’enfant pour lui faire dire qu’il s’est passé ça ou qu’il s’est passé ça. Et du coup, c’est très important pour un enfant qu’on le croit, qu’on l’écoute, mais qu’on n’influence pas ce qu’il est en train de dire. Donc voilà, cette formation, elle est vraiment géniale et je la conseille à toute personne, toute adulte même qui n’a pas forcément d’enfant, mais qui travaille de près ou de loin avec des enfants.
On peut être amené un jour à entendre quelque chose.
Florence
Comment s’appelle cette formation ?
Béatrice Pradillon
Alors, c’est une formation en ligne qui s’appelle Violence faite aux enfants, comprendre et agir. Il me semble qu’elle est mise en place par make.org foundation et c’est une formation gratuite, donc il faut en profiter. Et sur le plan collectif, je pense qu’il faut une vraie prise de conscience, il faut des vrais moyens qui soient accordés à ça.
Et notamment, les VSS vis-à-vis des enfants. Il y a des choses qui se passent en ce moment, à la fois le rapport de la CIVI, il a quand même fait pas mal d’échos. Il y a le collectif enfantiste, qui est un collectif d’activistes contre les violences faites aux enfants.
Qui est très actif. Il y a aussi en ce moment beaucoup de choses qu’on entend par rapport aux enfants qui sont placés, les enfants qui sont à l’ASE, etc. On dénonce des violences, la prostitution, etc.
Donc, j’ai l’impression que le débat public s’oriente quand même un petit peu en ce moment sur qu’est-ce que vivent les enfants. Parce qu’ils sont malheureusement très très peu protégés, d’une manière générale. J’ai l’impression que ça bouge un petit peu, mais il faut une vraie prise de conscience et une vraie volonté de sortir de la loi du silence.
Parce que qui c’est qui profite du silence des enfants ? C’est les adultes agresseurs, il y en a beaucoup plus qu’on le croit malheureusement. Et il faut arriver à sortir cette société du silence qu’on impose aux enfants sur ce qu’ils subissent.
Florence
Du coup, là que c’est adressé le sujet jeunes, pour que quand ils deviennent adultes, limiter la casse, est-ce que tu as des suggestions ou des recommandations concernant les adultes sur la prévention des adultes handicapés ?
Béatrice Pradillon
Je pense que déjà, si on permettait à tous les adultes handicapés de pouvoir avoir le choix d’où ils ont envie de vivre, des personnes qui s’occupent d’eux, le choix de leur lieu de vie, le choix aussi de pouvoir se déplacer, déménager, d’avoir les ressources financières pour qu’on réduirait déjà une part de ces violences. Parce que, comme je disais, une part de ces violences est liée au fait que des personnes n’ont pas les moyens financiers pour pouvoir se sortir d’une relation de violence. Parce que beaucoup d’adultes handicapés vivent avec l’AAH, l’Allocation d’Adultes Handicapés, qui est sous le seuil de pauvreté.
Quand on touche l’AAH, on n’a quasiment rien. Beaucoup de personnes aussi vivent avec le RSA. Le RSA, c’est très difficile de pouvoir se sortir d’une situation de violence.
Et dans l’accueil spécifique, par exemple, des personnes victimes de violences, les refuges pour femmes, etc., ne sont pas forcément accessibles, ne sont pas forcément accueillants pour une personne en situation de handicap. Donc, il faut repenser aussi à avoir des refuges qui sont accessibles aux personnes handicapées. Donc, déjà, ce que je pourrais recommander, c’est, d’une manière générale, de repenser la vie et la place des personnes handicapées adultes dans notre société.
Si elles avaient plus de moyens financiers, si elles avaient plus d’aide humaine, si elles avaient le choix de leur lieu de vie et qu’il y ait des politiques publiques qui soient à la hauteur des enjeux, on pourrait décemment imaginer que ça diminue déjà, de fait, les violences que ces personnes subissent.
Florence
Clairement, parce que c’est vrai que tu l’as dit plusieurs fois, tu as donné ton avis sur le fait d’institutionnaliser les personnes handicapées. Et dans mon entourage, j’ai des personnes qui… Du coup, à l’école, leurs enfants, il n’y a pas assez d’AESH, c’est la cata.
Et du coup, pour elles, c’est de la maltraitance de les laisser dans les institutions publiques, enfin publiques non spécialisées, on va dire. Et en même temps, c’est ce que tu viens de dire, en fait. C’est parce qu’il n’y a pas assez de moyens dans les institutions généralistes pour prendre en compte ces cas-là qu’on se tourne vers les institutions spécialisées qui, finalement, sont des basse-clos.
Béatrice Pradillon
Et malheureusement, souvent, on se tourne vers les institutions parce que, justement, il n’y a pas assez d’AESH. En pensant que notre enfant, ses besoins, notamment les besoins scolaires, vont être beaucoup plus adaptés… En fait, on s’imagine un petit peu, ça demande des bisounours, que dans ces superbes institutions, ils y auront à l’école en petits groupes, entre eux, que du coup, on les stressera pas, qu’ils auront une éducation vraiment adaptée.
La réalité est toute autre. C’est-à-dire que je crois que c’est l’ADAPEI (association pour les personnes en situation de handicap) ou l’UniAPEI, donc une grosse association gestionnaire qui gère énormément d’établissements institutionnels pour les enfants handicapés, ont fait des études et des rapports sur leur propre institution et ils se sont rendus compte qu’une grosse partie des enfants ont entre zéro et six heures de cours par semaine. D’accord, là qu’on place son enfant dans une institution, il ne reçoit quasiment aucune éducation.
Et les personnes qui travaillent là-bas dans le travail social, ont conscience et elles disent qu’en fait, on n’est pas formés, on n’est pas assez nombreux pour donner des cours, mais du coup, arrêtez de se faire croire que ces institutions, c’est comme des superbes écoles pour les enfants handicapés. Non, pas du tout. En fait, c’est des lieux de vie, mais ce n’est certainement pas des écoles.
Les enfants qui sont placés dans ce système institutionnel, ils vont perdre en éducation et du coup, ils vont perdre toute leur chance possible. Même si on se dit, par exemple, c’est juste quelques années, après, on essaiera de repasser sur l’école publique. Du coup, comme ils n’auront quasiment pas eu de cours, ils n’auront pas le niveau pour retourner quelques années plus tard dans le circuit, entre guillemets, public et ouvert.
Florence
D’accord.
Béatrice Pradillon
Et c’est pour ça aussi qu’il y a moins de personnes handicapées qui sont diplômées, qualifiées, mais parce qu’une fois qu’elles ont mis un pied dans le circuit institutionnel, les études, la qualification, n’est quasiment plus possible.
Florence
Tout à l’heure, tu parlais de l’Evars aussi, ça m’a fait penser à quelque chose, du coup, je t’en fais part. Bon, clairement, ce n’est pas encore implanté dans les écoles, même si c’était censé être en vigueur aujourd’hui. Et je trouve qu’il y a un angle mort, je ne sais pas ce que tu en penses, c’est que souvent, on va faire porter ça aux enfants, dans le sens où il faut éduquer les enfants, alors que les adultes ne sont pas du tout au point, en réalité, sur ces sujets d’éducation à la vie sexuelle affective, et aussi sur le sujet du handicap.
Comment est-ce qu’on peut faire porter la responsabilité à des jeunes, alors que sur la génération actuelle d’adultes, ce n’est pas le cas ? Je ne sais pas si toi, tu as un avis dessus, ou si tu observes ce genre de décalage.
Béatrice Pradillon
Il y a effectivement un décalage avec des adultes qui ne sont pas formés ou mal informés. Et effectivement, il ne faut pas que la responsabilité repose entièrement sur les épaules des enfants, parce que c’est toujours la problématique, c’est une contre-injonction qui touche en général les victimes de violences. C’est-à-dire qu’au lieu de prendre le parti de la société et être responsable que ces violences existent, souvent, on va faire l’injonction de toi, tu as la responsabilité de parler, tu as la responsabilité de toi-même faire ton parcours du combattant, aller porter plainte, aller machin.
Alors que de l’autre côté, la société, elle, elle ne répond pas à ces exigences de protection, ou même de, quand on va dans la partie judiciaire derrière, quand on voit que je crois que 93 % des plaintes pour viol sont classées sans suite, on ne peut pas dire que derrière, la société, ça part du boulot. Donc, en fait, si on fait tout reposer sur les épaules des victimes, en gros, c’est à vous que repose le truc d’aller vous signaler, comme s’il n’y avait pas de responsabilité autour. Effectivement, on est dans une impasse, on est dans une impasse.
Florence
Mais c’est là où on revient à manque de moyens, au final.
Béatrice Pradillon
C’est ça, c’est toujours pareil, j’essaie de désimplifier le discours, parce qu’en fait, les violences de genre, en fait, c’est imbriqué dans une société patriarcale qui a des rouages extrêmement complexes. Et du coup, les réponses, elles ne sont jamais simples à ces questionnements. Ce n’est pas, il y a une solution toute faite pour médecins aux violences.
En fait, c’est tout un circuit, à la fois de l’éducation des gens, de qu’est-ce qu’on met en place au niveau scolaire, des moyens financiers qu’on met, des structures, est-ce qu’elles sont accessibles ou pas ? C’est tout un tas de, c’est un petit peu un domino de choses. Et là, on en est à peine à bouger le premier domino.
Donc, c’est difficile d’arriver à des solutions tant que tous les facteurs ne seront pas travaillés, étudiés. On ne mettra pas des moyens sur tous ces différents aspects.
Florence
D’accord, tu en as cité pas mal déjà. Est-ce que tu as d’autres ressources à recommander ?
Béatrice Pradillon
Alors, bien sûr, les Dévalideuses, qui produisent beaucoup de choses sur le sujet. Après, il y a le collectif CLHE (collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation), qui a beaucoup de choses sur le validisme, notamment. Après, spécifiquement, sur les VSS, il y a des rapports, comme le rapport de la Civise, qui est pour les enfants. Mais il n’y a pas énormément, après, d’études, mais vraiment des ressources grand public. À part ça, je ne connais pas énormément de ressources spécifiques sur ces sujets-là.
Après, d’un point de vue santé des femmes, santé des femmes et vie affective et sexuelle, il y a des centres de ressources régionaux qui s’appellent les centres INTIMAGIR et qui sont spécifiques, en fait, pour le handicap. Et donc, il y a accès à des ressources autour de la santé, de la santé sexuelle, la santé obstétricale, la parentalité. Je conseille assez.
Alors, ce sont des dispositifs régionaux. Chaque fois, il n’y a pas les mêmes financeurs derrière. Il n’y a pas forcément les mêmes choses.
Ils ne sont pas tous aussi bien. Mais en tout cas, sur le côté de la santé, vie sexuelle, il y a les centres intimes à agir qui ont des réseaux régionaux avec, du coup, des partenaires locaux implantés un petit peu partout sur le territoire. Ça, ça peut être une ressource intéressante.
Florence
D’accord, merci. Je recommande aussi « Dear Valid People », qui permet justement d’avoir conscience des problématiques et de la vie, que tout est un combat. Enfin, le moindre petit sujet chez nous devient une montagne.
Béatrice Pradillon
Il y a pas mal d’épisodes qui peuvent être intéressants. Notamment, j’ai enregistré des épisodes avec Damien Sarjou, notre président, sur le validisme en général. Donc, on a des épisodes sur le validisme institutionnel, sur le validisme ordinaire, sur le validisme bienveillant.
Ça peut être des ressources pour découvrir ça, on n’y parle pas spécifiquement des VSS, mais on parle de violences en général envers les personnes envie de discrimination, d’inégalité, de situations vécues avec des témoignages de personnes concernées. Donc, ça, je peux recommander, effectivement, ces ressources-là qui sont intéressantes.
Florence
Top. On arrive à la fin de notre temps imparti. Est-ce que tu as une dernière chose à exprimer ?
Béatrice Pradillon
Alors, quand on est sur ces sujets-là, j’ai toujours l’impression d’avoir oublié la moitié des choses et de ne pas avoir dit tout ce qu’il fallait dire. Mais je dirais plus largement, intéressez-vous au sujet, formez-vous. Et voilà, il ne faut plus que la question des VSS concernant les personnes handicapées soit un sous-sujet ou un angle mort, en tout cas, du féminisme en général.
Il faut que ce soit un vrai sujet. En fait, on a besoin d’aide. On ne peut pas, si seulement les personnes concernées luttent là-dessus, on ne sera jamais assez nombreux, nombreuses pour nous faire entendre.
Donc, on a besoin de soutien, on a besoin de relais. C’est important de parler du sujet, même si c’est un sujet qui est dur, mais on a besoin de soutien, on a besoin de relais.
Florence
Oui, puis ça représente une vision du monde aussi, en fait, où tout le monde a accès aux mêmes choses. Parfait, merci beaucoup, Béatrice Pradillon.
Béatrice Pradillon
Je voudrais aussi rajouter un dernier mot pour dire de ne pas oublier que là, je parle très largement de personnes handicapées, de femmes et minorités de genre. Mais j’aimerais vraiment rajouter que les personnes LGBT, les personnes racisées, etc., sont encore plus exposées à ces violences, les personnes précaires, les personnes sans-papiers, etc. Donc, il ne faut pas oublier qu’au sein de situations minoritaires, il y a toujours des situations encore plus minoritaires auxquelles il faut vraiment faire attention.
Et ça crée aussi des situations spécifiques que je n’ai pas évoquées ici, parce que je ne suis pas forcément spécialiste de ces sujets-là, mais en tout cas, c’est hyper important d’avoir en tête qu’il y a des violences de genre plus spécifiques envers les personnes LGBTQIA+, envers les personnes racisées. Et il faut en prendre soin, il faut les écouter, il faut les relayer aussi et ne pas les laisser, voilà, tées seules sur ces sujets-là.
Florence
Clairement, il faut que tout le monde s’y mette. Merci beaucoup.
Béatrice Pradillon
Merci à toi.
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[fin de la musique de générique d’intro]


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