[podcast] Sarah Daninthe, escrimeuse

Sarah Daninthe, escrimeuse

Troisième épisode du podcast de La Place des Grenouilles

Pour ce volet « métier », Sarah Daninthe (double championne du Monde et médaillée olympique à l’épée), revient sur son parcours de sportive professionnelle.

Aujourd’hui encore, on compte environ plus de 3 fois plus d’escrimeurs que d’escrimeuses professionnel·les.
C’est un sport plutôt considéré comme masculin, donc, mais aussi blanc et bourgeois.

Comme son modèle Laura Flessel, Sarah Daninthe s’est fait remarquer dans cette discipline olympique malgré de nombreux obstacles.

Elle a tenu bon, concentrée sur son rêve d’adolescente, face au sexisme, mais aussi au racisme, à la lesbophobie, aux difficultés financières et à l’éloignement.

Découvrez les coulisses de ce sport à travers son parcours, son quotidien, ses difficultés, et ses conseils pour y arriver.

Devenue Data Product Manager dans la tech, Sarah Daninthe s’engage également en faveur de différentes causes qui lui tiennent à coeur, à travers plusieurs associations et collectifs :

Un parcours inspirant qui vous donnera peut-être envie de monter sur la piste, muni·e d’une épée, d’un sabre ou d’un fleuret !

L’épisode est disponible sur Apple Podcasts, Spotify, Podcast Addict, Amazon Music, Deezer ou Acast. Pensez à le noter ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ sur Apple ou Spotify pour aider sa diffusion.

L’épisode a été enregistré le 17/06/2024.

La musique est composée par Gisula (https://gisula.com).

Transcript de l’épisode :

[musique de générique d’intro]

Sara : La Place des Grenouilles, c’est une association ET un podcast qui proposent des espaces de discussion et de réflexion pour déconstruire, ensemble, les normes de genre.

Florence :  Au fil des épisodes, on vous propose :

– de revenir sur des oeuvres et événements qui nous ont plu,

– de découvrir des métiers à priori genrés,

– ou encore d’approfondir des sujets de société grâce à des expertEs de différents domaines”

Sara : Nous sommes Florence et Sara,

Florence : bienvenue sur La Place des Grenouilles”

[fin de la musique de générique d’intro]

Sara : Bonjour, aujourd’hui on reçoit Sarah Daninthe, qui est médaillée olympique à l’épée et double championne du monde, reconvertie en tant que Data Product Manager, membre du board de l’association Premiers de Cordée, ambassadrice Étincelle pour l’ONU (rien que ça !). Bienvenue Sarah !

Sarah Daninthe : (rires) Bonjour Sara, merci de m’accueillir sur votre podcast.

Sara : Bon, quand on a préparé l’épisode, on a eu du mal à à choisir sur quel angle on pouvait t’interviewer parce que tu es “multifacéttique” et on s’est dit que c’était donc ton principalement ton parcours d’escrimeuse qui pourrait intéresser nos auditeurices.

Donc pour rappel là, on est sur un épisode qui, qui retrace des parcours de personnes qui sont dans des métiers où le genre est peu représenté (donc ton genre à toi en l’occurrence) donc quelle part de femmes et minorités de genre il y a, à peu près, dans l’escrime ? Est-ce que tu as une idée, déjà peut-être que c’était pas la même chose quand tu as commencé ta carrière et aujourd’hui ?

Sarah Daninthe : Alors l’escrime c’est un sport qui date de je ne sais… mais de très très très longtemps euh du temps des rois quoi quand même donc franchement ça date pour le coup c’était du coup aussi une période (où ce sport a commencé) une période où en fait c’est c’était encore que des hommes qui faisaient du sport. Donc pendant longtemps il y a eu beaucoup et puis c’est c’est un sport qui, qui a été réservé pendant très longtemps à une population aisée, assez riche etc., et du coup en fait tout ça pour dire qu’il y a toujours eu beaucoup d’hommes dans l’escrime pendant très longtemps, l’entrée des femmes dans l’escrime moderne s’est fait bah justement au temps de l’escrime moderne donc assez tardivement en fait, et surtout en compétition : les premières compétitions ou J.O. d’escrime par des femmes pff datent de vraiment il y a pas si longtemps que ça, par exemple l’épée dames, ça date de 1996, l’épée dames c’est mon arme, et on est en 2024 donc ça peut te donner une idée (rires), sachant que l’escrime, encore une fois, date de très très longtemps… Et du coup, là je dirais que la part homme-femme (si on parle que de ces deux genres) je pense qu’il y a toujours plus de de mecs surtout en compétition tu vois en compète on a encore des compètes d’une centaine de de filles alors que chez les mecs on est parfois sur de 300, 300 compétiteurs. Pour autant c’est, c’est pas tant une question de genre homme-femme, il y a aussi ces questions de de genre bah de transidentité qui ne sont pas prises en compte je dirais pas par dans l’escrime mais tout simplement pas dans le sport (en tout cas en France) en tout cas il y a pas de position, pas DEUX positions, parce que là-dessus enfin les ministères et les fédérations ne prennent pas le sujet alors que, quand on regarde aux États-Unis on voit déjà que ça dérape et que ça peut aller très très loin et ce qui m’importe le plus encore, qui soit pas forcément lié au genre, c’est ces questions de comportement en fait : le sexisme ordinaire est très très présent dans l’escrime parce que justement, encore, classe sociale etceatera, et on a vraiment ce truc où les hommes sont dépeints comme (dans la société et dans le sport en général), ont des adjectifs genre “fort” etc. alors que les femmes ont des adjectifs plutôt “vulnérables” ou liés à leur leur corps donc en fait où il y a du coup une hypersexualisation qui qui qui — on peut partir en tout cas jusqu’à l’hypersexualisation — mais du coup en fait tout ça fait que aussi dans l’escrime du coup on on retrouve aussi ça on a une escrime qui qui est inculquée par des maîtres d’armes de manière pour les hommes pour une escrime très physique très forte, très euh très engagée, alors que les femmes on a une escrime un peu plus classique, plus intellectuelle, plus gracieuse, plus merveilleuse, parce que ben peut-être qu’on s’imagine que les femmes escrimeuses enfin les escrimeuses ne sont pas en mesure d’avoir une escrime “rentre-dedans”, physique et autres. Donc voilà.

Sara : De ce que je comprends (si je résume très grossièrement) aujourd’hui, là, on est à peu près à trois fois plus d’escrimeurs que d’escrimeuses ? 

Sarah Daninthe : En compétition oui, mais je dirais qu’il y a un peu plus d’escrimeurs que d’escrimeuses.

Sara : Ok. Et est-ce que c’était pas, alors, en quelle année tu as démarré ta carrière ?

Sarah Daninthe : Moi j’ai commencé l’escrime à l’âge de 4 ans. 

Sara : Ok, très bien, et pourquoi tu as décidé de faire, de l’escrime ton métier, un peu plus tard, j’imagine ? Ou est-ce que c’est à 4 ans que tu t’es dit que…

Sarah Daninthe : Ouais en fait ma mère a toujours voulu avoir une fille avec tous les clichés qui vont avec donc qui porte des couettes, des jupes etc. et qui fasse de la danse, et elle a eu trois trois garçons (rires) et plus tard elle m’a eue ! Euh et du coup j’ai dû effectivement faire de la danse (que je je je n’aimais pas du tout) jusqu’à ce qu’un jour ma prof tombe malade et que mon frère me fasse découvrir l’escrime, donc moi j’ai commencé l’escrime comme ça, déjà, en mentant tous les mercredis à ma mère (rires) prétextant aller à la danse alors qu’en fait j’allais à l’escrime, et ce que j’aimais là-dedans c’était vraiment ce côté un peu guerrier, déjà, de voir les gamins qui qui avaient une arme entre eux, ça je trouvais ça cool et (enfin, une épée en tout cas) et là de voir les adultes (parce que mes trois frères en faisaient, ils s’entraînent avec Laura Flessel) et en fait ce côté où on crie et tout j’ai toujours kiffé ça, et du coup, moi à 16 ans quand j’ai vu Laura Flessel devenir la première championne olympique à l’épée, je me suis dit moi aussi je serai médaillée olympique en fait. Et et moi ça ça a vraiment été un moment déclencheur qui m’a bah voilà qui m’a, qui m’a propulsée vers autre chose et, et un peu plus tard je me suis rendue compte bah on m’a proposé d’être salariée dans mon club et c’est là que je me suis rendu compte qu’on pouvait AUSSI vivre de ce sport là quoi.

Sara : Ok donc de ce que j’entends, enfin, parmi les leviers qui ont fait que que tu fasses de ce sport ton métier c’est d’une part ce rôle modèle (Laura Flessel), de la voir, le soutien voilà le soutien de tes frères aussi, euh est-ce qu’il y a d’autres d’autres leviers, d’autres choses qui ont fait, à ton avis, qui ont favorisé ça ?

Sarah Daninthe : Euh je pense que s’il y a aussi cette représentation dans les médias tu vois, moi quand j’étais gamine je regardais beaucoup de sports beaucoup de, de jeux, de jeux olympiques d’été et je voyais quasi que des mecs, que des mecs soit qui me ressemblaient pas du tout, soit très très phénoménaux quoi, comme Jordan (moi je suis très basket, tu vois c’est des gens qui sont pour moi intouchables) et en fait Laura déjà c’était une femme, en plus elle est noire, elle vient de la Guadeloupe, d’un milieu modeste, dans un sport, elle réussit dans un sport bourgeois à l’époque (qui est encore très élitiste), moi ça me marque parce que là pour le coup ça veut dire que les médias ont ont joué leur rôle c’est-à-dire le rôle social de, de mettre en avant de, de représenter des gens qui font vraiment partie de la société et pas toujours mettre les mêmes profils déjà, c’est bien ! Et du coup moi je me suis sentie, moi je me suis reconnue, ça m’a rendue visible en fait et c’est là que ça a vraiment été un déclencheur pour moi. Donc il y a, oui mes frères qui m’amenaient au sport et puis les voir se se concentrer et gueuler tout ce que tu veux (ce côté guerrier), il y a Laura qui a été la première à être championne olympique mais il y a aussi le fait que les médias, cette fois-ci aient joué leur rôle, ce rôle social qu’ils ne jouent pas forcément tout le temps ,et qui pour moi est super important, pour le coup. 

Sara : Oui, oui on rappelle beaucoup l’importance des représentations… 

Sarah Daninthe : Exactement 

Sara : … pour inspirer, pour orienter même peut-être un petit peu toutes les catégories de de population.
Alors ça, c’était plutôt les leviers, les choses qui t’ont poussée vers, qui t’ont aidée je crois que tu as dû essuyer pas mal d’obstacles que ce soit au tout début quand c’était pas vraiment encore ta carrière pro mais aussi par la suite ; est-ce que tu peux parler de tous les obstacles que tu as surmontés ?

Sarah Daninthe : Alors j’en ai, oui, rencontré quelques-uns, quelques classiques, je pense que j’ai un petit cumul (rires) mais c’est c’est déjà c’est un sport il y a quand même peu de diversité encore une fois c’est un sport qui à la base était bah utilisé pour régler des comptes genre un homme qui a dragué la femme d’un autre enfin quelque chose comme ça donc c’était vraiment pour régler des comptes, ensuite ça été le le sport aussi pour le roi pour ben amuser la la la galerie quoi quelque chose comme ça et en fait ça a toujours été réservé à une élite en fait des personnes qui avaient de la, du fric quoi, on va on va se le dire clairement donc il y a, c’est un sport dans lequel il y a, maintenant ça va mieux mais qui pendant longtemps dans lequel il y a eu très peu de diversité je veux dire des noir·es, des homos, des gros, des… il y a encore des d’ailleurs en en 2024 il y a encore des parents qui inscrivent leurs enfants à l’escrime parce que bah justement c’est une espèce de, c’est un peu utilisé comme une espèce d’ascenseur social en fait tu vois et de réseau vraiment aux yeux de certains parents et donc ça donne une espèce de classe sociale une espèce d’appartenance en fait c’est ça c’est un peu dommage, donc moi j’ai été confrontée forcément ben à ces questions de racisme tu vois je suis pas aveugle hein, je vois bien que j’ai une peau marron, mais c’est en arrivant en équipe de France que je me suis rendu compte que j’étais noire ! Donc déjà ça tu dis bah ouf parce que il y a des gens qui me renvoyaient en fait la couleur de ma peau au quotidien alors que enfin tu vois j’avais pas vraiment conscience de de l’enjeu de la couleur, en tout cas en vivant en Guadeloupe, et et plus tard, face à des étrangers euh Allemands, Hongrois, euh Autrichiens précisément mais aussi Russes on a eu (parce que je suis pas la seule) il y a eu des des des des jets de banane, il y a eu des cris de singe donc oui j’ai été confrontée au racisme par le sport, mais comme encore une fois le sport c’est une bulle de la société donc euh finalement ça renvoie que ce qui se passe aussi dans la société, il y a rien de faux tu vois. Le sexisme ben parce que, encore une fois, les médias ben les hommes sont forts sont puissants etc. les femmes sont vulnérables, sont fragiles mais aussi ce sont des petites bombes, elles sont belles etc., non moi j’ai envie qu’on me, quand on me commente en compétition j’ai envie qu’on me commente pour ma ma prestation sportive en fait, c’est ce que j’attends du du journaliste et pas sur le fait que mon cul lui plaise ou pas en fait, moi je lui, je lui demande pas son avis en fait et le sexisme il vient aussi sur le fait que ben en tant que médaillée olympique (encore une fois, on est des milliards sur Terre, on est quelques milliers à avoir fait des Jeux Olympiques et encore quelques milliers à avoir été médaillé·es olympiques donc ça veut vraiment dire que c’est quelque chose de rare, et des champions de France il y en a partout), et ben en tant que médaillée olympique moi j’avais le même salaire qu’un champion de France. Et ça c’est juste une question encore une fois de sexisme et c’est juste pas normal donc là encore quand on peut pas se faire entendre ben il y a des voix juridiques, moi j’ai j’ai j’ai je me suis fait entendre et j’ai gagné d’ailleurs (ce qui est normal), je me suis fait entendre par d’autres voix que celle de ben en fait c’est pas normal ce que vous faites !

Sara : Tu parles par rapport là au salaire, à la différence de salaire

Sarah Daninthe : Ouais, ouais, ouais j’avais un salaire qui était vraiment médiocre et puis et puis les questions aussi de LGBT-phobies moi j’ai été, j’ai été outée de manière assez violente par le père de ma première copine (première copine officielle en tout cas) qui bah qui voilà : famille très classique, militaire, en plus ma copine à l’époque était, elle était fiancée à un mec, enfin toute une histoire (j’avais fait facile ! (rires)) et et lui en tant que, il m’a outée auprès de de de ma mère (ça s’est assez mal passé) et puis mon mon entraîneur national quoi, ça je l’ai su très très très très tardivement et mon entraînneur national, donc notre Didier Deschamps comme je disais, euh lui ben il a il a commencé à avoir un comportement un peu changeant et le pire c’est que le comportement qu’il a eu a fait que aussi mes coéquipières de vestiaires (enfin, pour certaines) ont eu un regard difficile, différent en fait, et pour moi c’était horrible parce que je sentais qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas mais rien n’était dit franchement, alors que c’était, même si on était pas toutes copine (moi j’avais vraiment que deux copines à ce moment-là, enfin trois, bref : peu, parmi le groupe), on se prenait souvent dans les bras, on faisait des blagues etc., on se foutait à poil dans le vestiaire, on prenait nos douches etc., et en fait là en fait ça a mis une espèce de, le le regard et la relation ont changé et c’est aussi là que je me suis rendu compte qu’en fait c’est, ouais c’était une espèce de violence, de violence non avouée, une violence subie qui était qui était bien présente et que je je comprenais pas donc le vestiaire ça a été hyper violent pour moi. Et puis la dernière chose donc le racisme, le les LGBT-phobies, le sexisme et puis l’argent ! Ca reste quand même un sport encore une fois qui était un sport bourgeois, et moi je je viens d’un milieu modeste, mes parents quand ils étaient plus jeunes ils étaient pauvres, enfin très très modeste on va dire mais (rires) voilà et euh et réussir dans un sport comme ça dans ces conditions-là c’est pas simple. On vous, on vous aide pas non plus à à réussir d’ailleurs, mais du coup ça veut aussi dire que le regard des personnes autour de vous n’est pas forcément bienveillant. Il faut s’accrocher quoi !

Sara : Oui tu as cumulé pas mal de trucs ; il me semble aussi que avec tout ça, ces quatre axes de discrimination, d’oppression, ces difficultés, il y en a eu pendant un moment l’éloignement géographique, non, quand tu à Bordeaux ? 

Sarah Daninthe : Exactement. C’est vrai que j’ai quitté la Guadeloupe pour aller en équipe de France à Bordeaux et c’est vrai que je rentrais pas chez moi le le weekend hein parce que 8000 km quand même, 8h de vol, enfin je rentrais pas chez moi et je restais toute seule parfois dans dans le CREPS et ouais ça c’était c’était hyper dur, hyper violent. On nous prépare à être sur des podiums, on nous prépare pas à cet éloignement en tant qu’ultra marin, c’est hyper violent, je pense que les gens se rendent pas compte.

Sara : Et qu’est-ce qui t’a aidée à surmonter euh le racisme, les LGBT-phobies, le sexisme, les difficultés financières, l’éloignement, tout ça ? 

Sarah Daninthe : Je pense que, en fait moi quand j’ai quitté la Guadeloupe, j’ai quitté la Guadeloupe pour être médaillée olympique, mon projet était très clair en fait : à 16 ans j’ai dit que je serais médaillée olympique, personne me croyait, on se foutait de de moi, ok, et en fait à 18 ans euh j’ai fait le choix de partir quoi, j’ai fait le choix de partir vraiment pour me réaliser, pour le le le succès de mon projet quoi donc c’est vrai que quand tu es confronté·e au racisme et que tu n’as pas l’habitude de ça tu dis “oh c’est bizarre” mais ok tu sais pourquoi tu es là. Tu as des trucs de sexisme tu dis “ok ben ok j’y vais”, le les LGBT-phobies c’est un peu plus violent parce que déjà moi je me découvrais, je me rendais compte qu’il y avait aussi des homos en fait, en équipe de France, mais que on les voyait pas en fait, on se cachait et autres et c’était des non-dits, même si c’était pas forcément des personnes qui voulaient cacher leur sexualité mais en fait comme elle en parlaient pas, ça rendait invisible le truc et moi quand j’ai découvert que j’aimais les meufs franchement c’était un vrai questionnement ! Quand tu te sens pas dans la norme, tu te demandes si tu as un problème en fait, si tu vas bien ou si tu es… et il y a personne en fait pour t’expliquer que tu es juste normal·e mais et tu découvres, tu découvres tout ça donc ça c’était c’était pas simple mais je pense que ce qui m’a vraiment tenu, c’est effectivement ce ce rêve olympique et les fois où ça allait pas, où où j’étais loin de ma famille que j’avais envie de des bras de ma mère ou ou… ouais en fait je me disais “ben en fait tu sais pourquoi tu es partie”. Donc même quand je déviais de mon chemin en faisant la fête ou des trucs comme ça mais en fait je me rappelais que j’étais partie pour certaines choses et que ma mère, mes parents, mes frères s’était investi·es pour ce ce projet-là, que ma mère avait fait un prêt, enfin financièrement c’était dur, et malgré tout elle s’était elle s’était fait beaucoup de mal, ça je suis compris tardivement mais elle s’était fait beaucoup de mal pour que pour que je réussisse et c’était du coup aussi hors de question que ça ne fonctionne pas.

Sara : Donc en fait tu t’es raccrochée à ton, enfin, de façon très déterminée, à ton objectif, à ta cible j’imagine que si les les sacrifices que tu as faits ET toi-même, ET aussi ta famille, ton entourage, ça devait aussi compter dans te dire “non mais c’est ça l’objectif et je peux pas je peux pas rater, faut aller jusqu’au bout quoi”.

Sarah Daninthe : En fait mon objectif a fini par faire, je dirais pas dans mon ADN, mais en fait c’était c’était en moi quoi, c’était c’était y’avait rien de plus grand que ça en moi en fait et les deux années avant les Jeux en fait je me rappelle de ça en fait, moi j’avais l’impression de de vivre JO. J’étais en mode alors moi je suis une fêtarde, j’aime bien la glace, j’aime bien le bon vin et j’aime bien les pizzas (donc rien à voir avec avec une bonne hygiène sportive) mais pour autant ces trucs-là, quand tu prépares des Jeux, tu sais que tu fais pas un sacrifice, tu sais que ton objectif est tellement beau et grand que finalement tu as même pas envie de, tu as même pas envie de ça en fait, parce que tu sais où tu vas, tu sais ce que tu veux faire et du coup, et du coup ouais ces deux années avant les Jeux ben moi je me réveillais JO, je dormais JO, ma copine ben c’était pas forcément évident (il faut aussi que ça soit très clair au niveau communication, que ça se passe bien dans ta vie de couple et ta vie familiale) mais mais ouais en fait ta vie tourne autour de ça. Honnêtement, c’est ça. 

Sara : Ok. Pour les personnes qui connaissent pas très bien, c’est quoi le le quotidien d’une sportive de haut niveau dans l’escrime, c’est quoi les routines, les préparations de compétition, les process, tout ça enfin ?

Sarah Daninthe : Alors moi j’ai quand même deux journées différentes parce que je vais parler de deux cas différents parce qu’en fait l’escrime c’est un sport amateur pour lequel on s’entraîne comme des pros et du coup il y a une période olympique et une période non olympique c’est-à-dire qu’en période non olympique alors déjà j’ai une nuit réparatrice (je vais je vais juste décrire les les moments et ensuite les processs les routines) donc une bonne nuit réparatrice, moi enfin j’ai jamais dormi 8h, je suis pas une grande fan de enfin je dors pas beaucoup, donc 5-6h un lever normal en fait le lever il est tôt quand même je m’entraînais vers 7h30 (quelque chose comme ça, ouais je m’entraînais vers sept-heures et demie), j’allais au boulot (encore une fois c’est un sport amateur), je déjeunais, enfin bon je restais au boulot jusqu’à 17h30, quelque chose comme ça donc de 9h à 17h30-18h j’étais au taf, et après je partais m’entraîner entre 18h et 22h, plus le fait de rentrer à la maison tout ça ouais.

Sara : Donc un entraînement le matin avant d’aller au boulot et un autre après ?

Sarah Daninthe : C’est ça.

Sara : D’accord.

Sarah Daninthe : Ouais un entraînement à 7h, 7h ouais vers 7h, le boulot de 9 à 18 et ensuite un entraînement de 18h, 18h30 pardon, à 22h et derrière ça veut dire ben s’étirer, rentrer chez soi, se doucher, manger, enfin franchement c’est hyper dur et comme c’est un sport amateur ben des fois on a un peu de retard sur son taf ou ses études donc ça voulait aussi dire bah travailler après le taf après le le après les entraînements donc des fois surtout au moment de ma reconversion (alors je sais pas si on va en parler tout à l’heure mais enfin je crois que oui) au moment de ma reconversion enfin après les entraînements de 22h en fait je me retrouvais de minuit à peut-être 3h du mat’ à apprendre, à lire etc. sur la data et autres quoi, donc c’était hyper violent. Et en période olympique c’est un peu plus axé sport donc : une bonne nuit réparatrice pareil, entraînement toujours à 7h30 entre sept-heures et demie et 9h, où là c’est vraiment la leçon en échange avec l’entraîneur, ou de la muscu (ça dépend), le boulot de neuf heures et demie à 16h (c’est vraiment timé hein c’est c’est à la minute quoi (rires), il faut ni rater le bus, ni rater le train, ni quoi que ce soit, parce que en plus quand tu le rates et que tu arrives à l’entraînement en retard on t’affiche et en plus tu récupères et ton ton groupe prend cher à cause de toi donc c’est vraiment timé) et de 16h30 à 20h ben muscu ou assaut avec avec tout le monde et le weekend tu es en compète donc ça tu fais ça en moyenne en gros concrètement on est à à trois, trois ou quatre heures de sport par jour, cinq fois par jour plus deux ou trois jours de compète selon selon le l’importance de la compétition donc c’est hard. 

Sara : En plus cet emploi du temps sport c’est combien de temps avant la compétition, combien de mois ou semaines je sais pas avant la compète ?

Sarah Daninthe : Ben on s’entraîne comme ça tout le temps et avant les compètes par exemple les Jeux, les Monde, etc. tu montes en en en en en charge vraiment pendant plusieurs semaines où là ça bastonne. Ah ouais ça c’est clair : entraînement dès que tu dis bonjour ça bastonne (rires) tu sais que tu vas souffrir et par contre les derniers jours avant en fait, là tu commences à faire un peu plus, bah là en fait quand tu vas pas faire de muscu juste avant les compètes tu vas faire des choses soit explosives… Tu vas plus faire de travail de fond soit de charge en muscu soit de de longs entraînements. En fait là tu vas travailler de la répétition, de l’explosivité ou de la la précision sur des touches bien précises quoi, et ça c’est plutôt du tu vois entre une heure et deux heures et demies pendant peut-être trois jours, trois quatre jours avant la compète parce qu’il faut aussi faire un peu de jus pour, enfin de jus, c’est à-dire se reposer, de l’énergie en fait, l’énergie physique mais aussi mentale c’est à-dire aller voir une expo, regarder un truc (expo peut-être pas trop parce que tu tu piétines beaucoup), et être en mesure en tout cas de s’aérer l’esprit et ensuite de d’être prête pour ta compète les jours d’après.

Sara : Ok.

Sarah Daninthe : Après, côté routine, il y en a tellement ! Mais celles qui sont importantes pour moi, déjà en termes de d’alimentation, euh il y a un lobby qui est hyper important : le lobby du sucre mais concrètement la pire chose à faire, et on le voit hein il y a des cornflakes tout ça, mais la pire chose à faire c’est de prendre un petit déjeuner sucré. Donc moi je prends toujours un petit-déj salé, même encore maintenant, pour éviter le pic glycémique vous savez entre 10h30 et à 16h là, et donc le coup de pompe quoi, et déjeuner dîner correctement, plus ou moins sainement, ça dépend, euh boire toujours deux litres d’eau, tu vois des trucs comme ça, prendre prendre soin de son corps etc. mais après au niveau état d’esprit (et c’est là que c’est super intéressant) alors tu as les objectifs à long-court-moyen terme etc. comme d’habitude, t’as le fait de faire des petits pas parce que tu vois, quand tu as 16 ans et que tu dis que tu veux être médaillée olympique (ou quand t’es salarié·e d’une boîte et que tu dis que tu veux leader une équipe) et que tu sais pas comment faire, tu dis “argh c’est une grosse montagne !” en fait tu te mets des étapes intermédiaires, que tu valides ou pas d’ailleurs.

Sara : Oui.

Sarah Daninthe : Et quand ça fonctionne pas, c’est pas l’objectif que tu changes mais c’est vraiment la direction, …

Sara : La stratégie pour y aller.

Sarah Daninthe : Exactement c’est… mais l’objectif en soi n’est pas censé changer. Après, je pense qu’il y a aussi un truc qui vient beaucoup dans le sport : on se parle beaucoup intérieurement. On se parle beaucoup positivement parce que on a totalement conscience (et c’est dommage que ça on se l’apprenne pas tu vois au primaire, au collège, au lycée et que… parce qu’on serait quand même tous et toutes hyper confiants et confiantes dans nos vies) mais en fait une pensée, donc une pensée, elle influe sur nos émotions, et nos émotions influent sur notre posture. Donc si tu passes ton temps à dire “je suis qu’une merde et je suis machin” bah tes émotions bah tu seras comme ça un peu triste un peu machin un peu douteux, tu doutes tout le temps et du coup ta posture elle sera toujours un peu renfermée, mais si tu tu te dis bah en fait on a facilement tendance à se dire “je suis nul·le parce que bah j’ai pas eu une promotion, parce que j’ai raté ma compétition” etc. en fait non, il faut dissocier l’action de qui on est, c’est-à-dire que moi je suis Sarah, j’ai pris un peu de temps à le à le pouvoir le dire aujourd’hui mais “je suis fière, je suis confiante et je suis forte ; par contre hier j’ai raté ma compétition mais je suis pas nulle” parce que en fait le “je suis” mentalement a un impact, donc ça veut dire que derrière tes pensées encore une fois influent tes émotions et tes émotions influent ta posture. Donc ça, c’est des petits trucs hyper importants pour l’estime de soi et la confiance en soi dans le sport mais comme partout en fait, même dans, en entreprise tu vois.

Sara : Oui je crois que c’est des, des techniques de programmation neurolinguistique, non ?

Sarah Daninthe : Sûrement. On m’a souvent dit ça mais je me suis jamais intéressée donc je ne dis rien. (rires)

Sara : (rires)

Sarah Daninthe : Et puis un un dernier tips parce que celui-à il m’est important je m’en sers encore quand même pas mal aujourd’hui quand je fais mes conférences, ou quand je, j’ai un gros challenge, un truc hyper important : c’est la visualisation. Dans le sport on on visualise beaucoup le moment de la compétition, c’est-à-dire tu vois, là, je me vois dans une compétition mais je vois pas juste le moment où je serai dans la compétition, j’essaie de ressentir l’énergie, comment je veux me ressentir, comment je veux être le jour de la compétition tu vois. En fait je veux vivre en amont la compétition de telle sorte que mon cerveau se rappelle et soit en mesure de se dire “ah oui ça”, le jour de la compétition qu’il se dise “ah oui on a déjà…” 

Sara : Il sait où aller.

Sarah Daninthe : Ouais “on a déjà vécu ça, je suis pas perdu, c’est bon ça va je vais gérer, je vais y aller”. Et ça tu fais pareil quand tu es un entretien, quand tu es une meuf et que t’as que tu as ton manager qui veut pas t’augmenter sous prétexte que ben parce que t’es une femme : “Ah ! Je suis forte, j’ai travaillé pour être là, c’est mon moment, je vais y aller !” tu vois et puis je visualise le truc bah non c’est… ça fonctionne aussi comme ça en fait.

Sara : Ok, merci. Merci beaucoup pour ces tips !
Tu parlais, tu as à un moment parlé de reconversion, ou des périodes de tes journées où tu cumules les deux tafs, euh donc je voulais te demander : combien d’années de carrière on peut avoir en tant que sportive pro et comment est-ce qu’on prépare l’après ?

Sarah Daninthe : Alors, en tant que sportif·ve pro, alors ça dépend des sports mais l’escrime et puis surtout l’épée on peut durer hyper longtemps tu vois Laura Flessel j’pense qu’elle a pris sa sa retraite à quaranteuuh… tard ! (rires) Euh j’avais quoi 36 ? Bah 41 ans ou 42, enfin quelque chose comme ça donc tu vois ça peut quand même être assez tardif. Moi j’ai été escrimeuse pro pendant, escrimeuse pendant un peu moins de 30 ans mais pro pendant plus de 20 ans, donc ça c’était plutôt cool et pour ma la ma reconversion, enfin je sais qu’il y a beaucoup d’athlètes qui on ont eu du mal à se reconvertir encore aujourd’hui et puis on a encore des problèmes en tout cas de de retraite pour les sportif·ves en France parce qu’on n’a pas cotisé, on est nombreux pas avoir cotisé malgré le fait qu’on représentait notre pays au niveau national et international donc il y a des choses qui sont en train de se mettre en place mais qui sont pas encore validées et c’est vraiment dérangeant…

Sara : Ah oui.

Sarah Daninthe : … surtout dans le contexte dans lequel on est (rires), avec la nouvelle réforme des retraites (allô allô!) moi je j’avais déjà fait un, j’avais déjà eu un master en fait en marketing sur l’étude comportementale et j’ai eu besoin de faire un, j’avais envie de bosser dans, quand j’ai découvert la data sur le web, j’ai eu envie de bosser dans la data sauf que j’avais pas envie de refaire cinq ou huit années d’études en fait j’avais déjà fait six ans, cinq ans (je sais plus) et j’avais pas envie de me remettre à refaire des études et du coup ben c’est ce que je disais, le soir quand je rentrais ben je bouquinais, j’essayais de bouquiner au maximum de la data et surtout j’allais sur mon école préférée qui est YouTube avec les bonnes requêtes parce que YouTube c’est Google enfin c’est des requêtes SQL qu’il y a derrière donc les bonnes requêtes, les bons mots-clés, les bons j’oublie… pas les tags mais bon bref les bonnes requêtes quoi, on trouve quand même du bon contenu (enfin “on trouvait” parce que je trouve (rires) qu’il y a quand même beaucoup de contenus qui ont changé on va dire ça comme ça maintenant sur ces plateformes) et moi je me suis formée comme ça euh voilà, seule…

Sara : Autodidacte. 

Sarah Daninthe : … voilà ouais, et puis en rencontrant, en rencontrant beaucoup de personnes qui bossaient déjà dans dans ces milieux-là quoi, donc ça c’est plutôt cool aussi.

Sara : Oui c’est vrai, interviewer des gens dans dans le métier qu’on vise ou sur lequel on réfléchit j’avoue c’est hyper utile…

Sarah Daninthe : … surtout les gens adorent en plus, parler de leur taf tu vois.

Sara : Ben oui, c’est ce qu’on est en train de faire là (rires)

Sarah Daninthe : LinkedIn c’est LinkedIn c’est ça a l’air un peu chiant et tout mais c’est en fait c’est un outil hyper puissant (alors ce serait hyper bien que leur équipe Product Management et d’ingénierie au niveau de l’algo soient un peu plus précis) mais sinon c’est un outil hyper efficace ! (rires)

Sara : (rires) Je suis d’accord avec toi oui c’est vrai, c’est vrai !
Pour en revenir à l’escrime : quels seraient pour toi les aspects les plus gratifiants et les plus difficiles ou ingrats (euh autant le positif que le négatif) sur ce métier-là ?

Sarah Daninthe : Alors euh (rires) la tenue…. On a une tenue blanche, euh pour les règles c’est très compliqué on est encore dans un truc, dans une civilisation (en France mais en fait même à l’étranger) où alors je suis crue hein mais en même temps les règles ça fait partie de la vie.

Sara : Bien sûr.

Sarah Daninthe : Où les règles ben c’est c’est compliqué quand on est en compétition, avec le stress etc. et une tenue blanche bah ça nous aide pas, parce qu’on on se rajoute du stress à se dire ben est-ce que je vais pas me tâcher, est-ce que machin donc on se trouve des des des des trucs hein mais ouais moi ça m’est déjà arrivé d’être tachée en compète et c’est vraiment pas hyper agréable quoi. Après, toujours lié à cette tenue, on a aussi cette espèce de représentation parce qu’en fait c’est une tenue un peu échancrée, elle est près du corps sur le haut, et puis très près du corps au niveau des fesses et de la taille (enfin surtout chez les femmes… (rires)

Sara : Bizarrement !

Sarah Daninthe : … (rires) et puis un peu échancrée entre entre les jambes devant ça fait un peu l’effet d’un maillot, euh assez échancré, enfin un bikini en fait concrètement devant (heureusement qu’il y a un pantalon) donc c’est pas toujours hyper agréable quand je pense que ça ça aurait été bien aussi que ça soit quelque chose qui soit, on est voilà dans une dans une société qui bouge, en mouvement et peut-être que ce serait bien aussi de challenger ça aussi sur le le temps. Et puis alors, ça c’est pas propre à l’escrime mais parce que c’est pas partout dans tous les pays mais en France c’est le cas, il y a ces ces propos sexistes de de de commentaires sportifs liés à notre sport et et le fait qu’on soit vulnérable et autre donc ça c’est pas c’est pas ouf. Ensuite, en positif l’escrime c’est un sport qui, alors, moi quand j’ai commencé l’escrime j’étais, j’étais pas hyper vive hein (rires) j’étais vraiment pas hyper vive j’étais j’dirais pas timide mais j’étais quand même assez réservée et pendant longtemps mes premières années j’étais souvent dernière avant-dernière ou avant-avant-dernière donc tu vois…

Sara : Ok !

Sarah Daninthe : ouais ouais (rires)

Sara : Et malgré tout tu es médaillée olympique : comme quoi… ! (rires)

Sarah Daninthe : Médaillée olympique et double Championne du Monde (rires) ! J’ai taffé euh ouais j’ai taffé fort et je je sais aujourd’hui que ce sport m’a amenée, m’a appris en fait l’estime de soi. Et qui dit estime de soi dit aussi confiance en soi ; sans, sans estime tu as pas de confiance en toi en fait, et qui dit confiance en toi où tu te sens, tu vois aujourd’hui je me sens forte en fait, là je viens de faire une interview pour France TV juste avant qu’on qu’on se contacte parce que j’ai pris position par rapport au fait que le RN puisse être au pouvoir enfin d’ici quelques semaines et ça c’est pour moi c’est abject en fait c’est c’est c’est très compliqué à entendre et à subir à supporter en fait même en tant que, juste en tant en tant qu’idée, et du coup aujourd’hui tu vois par exemple il y a un truc qui dont je me suis rendu compte, il y a un mois de ça justement c’est ce que je disais à ma meuf : avant quand il y avait une proposition de ouf qu’on me faisait, que ça soit pour une euh, tu vois quand on m’a proposé Viva Tech, de pitcher à Viva Tech ou de pitcher sur des gros event comme ça ou sur HashiCorp (une grosse boîte data américaine qui est mondiale) et je me dis “bah non, ils se sont trompés, il y a une erreur de casting” tu vois (rires) donc ça c’était avant. Après je disais “bon euh… oui… d’accord… ok”, je réfléchissais et je disais oui. Aujourd’hui je dis oui ! Je dis oui parce que je me sens, je me sens powerful en fait c’est vraiment ça le terme et c’est quelque chose que tout comme dans l’escrime c’est quelque chose que j’ai travaillé que que j’ai fait, en fait la confiance vient en en en faisant petit à petit et finalement ces choses que j’ai appris dans l’escrime aujourd’hui je les, je les ramène dans mon travail et c’est aussi pour ça que aujourd’hui je me sens totalement en confiance, et confiante en fait.

Sara : Donc la confiance que tu as réussi à développer avec le sport, tu arrives à l’appliquer finalement dans tous les aspects de ta vie aujourd’hui.

Sarah Daninthe : Ouais, exactement. Alors que finalement dans le sport on t’apprend à être sur le podium. On t’apprend pas ce qui va se passer après, ni au fait que tu sois confronté·e à aux médias du jour au lendemain, à gagner de l’argent etc. mais c’est surtout que on te dit pas que ce qu’il y a autour du sport tu vois. On a l’impression qu’on est juste des sportifs et c’est tout et c’est dur de se rendre compte que ah oui en fait j’ai appris ça intérieurement et ça je peux le transférer dans ma vie de tous les jours et même aujourd’hui ok j’ai conscience de ça bah ça je peux impacter des des plus jeunes tu vois c’est aussi pour ça que je vais dans des collèges et des lycées aujourd’hui parce que on est dans une société où on nous dit que les diplômes comptent plus que tout et que notre environnement sera déterminant pour notre avenir plus tard. Pas du tout ! Il a forcément un impact mais c’est pas lui qui va décider forcément de ce qu’on sera et de qui on sera plus tard. 

Sara : Mhm. C’est quoi ton expérience la plus mémorable de ta carrière de sportive de haut niveau ?

Sarah Daninthe : En négatif, les Jeux Olympiques de Londres. La qualif’ des Jeux Olympiques de Londres parce que ben c’était la dernière qualif’, on était à la maison, c’était à Paris, on perd d’une touche… Encore aujourd’hui ben là j’en parle ça me fait un peu mal euh il y avait nos familles, nos ami·es qui étaient là et c’était, c’était c’était hyper violent c’était hyper dur. Après en positif c’était les J.O., les J.O. d’Athènes 2004 où voilà : 16 ans, je me dis que je vais être médaillée, personne me croit, à 24 ans (donc huit ans plus tard) je suis médaillée en passant par des phases hyper dures tu vois je suis partie à 16 ans, je me dis que je vais être médaillée ; à 18 ans, je pars en équipe de France ; à 20 ans, je dis à mon entraîneur “bah en fait on s’entraîne pas assez fort pour être médaillé·es olympiques” tu vois, et je lui dis “bah ouais on fait Vice-Champions du monde on fait tu vois deuxième, troisième, mais on gagne jamais déjà les Championnats du Monde, comment veux-tu qu’on soit médaillé·es olympiques ?” et bon le gars il me dit bah concrètement il m’a mis un ultimatum et du jour du jour au lendemain je me suis retrouvée, enfin, soit je devais rester en équipe de France avec ce niveau-là, soit partir et me débrouiller mais dans ce cas-là il m’a clairement dit “ben si tu pars, l’escrime pour toi je ferai en sorte que ça soit de l’escrime loisir” et tu vois même là je me suis accrochée à mon truc donc les J.O. ouais, les J.O. Et l’escrime-loisir il a il a appliqué ce qu’il a dit hein, c’est-à-dire que bah je me suis retrouvée dans des phases où à des moments bah j’avais pas de quoi manger en fait, j’avais juste pas de quoi manger, mais pour autant je me suis accrochée à mon truc quoi. 

Sara : Wah en huit ans et avec tout ça je… c’est c’est très impressionnant.

Euh, c’est quoi les qualités et compétences qu’il faut avoir (ou qu’il faut acquérir) pour pouvoir se dire “ok moi demain j’aimerais bien être escrimeuse pro, qu’est-ce qu’il me faut, est-ce que je suis faite pour ça ?”

Sarah Daninthe : Tout le monde peut faire de l’escrime : que tu sois timide comme je l’ai été, que tu sois réservé·e comme je l’ai été, que tu sois pas très vive, un petit peu comme parfois d’autres le sont, en fait justement c’est un sport de combat mais qui qui va t’apprendre justement encore une fois à être avoir une bonne estime de toi, à te mettre en confiance, à te mettre en mouvement, à te développer, à prendre ta place (surtout quand tu es une femme, ou que tu te sens oppressé·e, sans être une femme je veux dire), ça ça t’apprend vraiment à à être, ouais à prendre ta place, et et être fort·e tu vois donc il y a pas de critère particulier, tu peux être grand, tu peux être petit, et avoir une bonne allonge quand tu es grand mais en fait l’escrime ça peut, ça peut fonctionner pour tout le monde en fait. C’est ça qui est bien aussi, c’est assez ouvert.

Sara : Finalement ! Enfin, derrière ces, ces apparences un peu élitistes en fait, ça pourrait être pour tout le monde. Et pour arriver justement, enfin moi dans ce que tu racontes j’entends quand même très souvent la détermination, la rigueur, le travail ; il y a quand même des qualités pour arriver aussi loin que toi, il faut, il y a quand même un certain nombre de qualités ou de compétences qu’il faut avoir ou développer !

Sarah Daninthe : Oui ben tu vois moi j’ai, encore une fois j’étais pas confiante, j’étais timide tout ça, mais du coup moi ça ça a développé l’explosivité aussi chez moi physiquement et je je suis aussi un peu taquine, en fait cette explosivité-là, physiquement je pense que dès qu’il se passe un truc dans la vie je pense que je réponds aussi du tac-au-tac tu vois. Je je sais pas s’il y a vraiment un truc voilà enfin en tout cas si tu as déjà ces compétences-là si je puis dire dès le départ tu gagneras du temps mais en soi franchement, il y a pas besoin d’avoir un truc un truc particulier, vraiment.

Sara : Ok !

Sarah Daninthe : Venez venez, essayez ! (rires)

Sara : Et quel conseil du coup pour quelqu’un qui est déjà qui fait déjà un peu d’escrime, quel conseil tu pourrais lui donner si elle veut se lancer dans la compétition sportive vraiment à haut niveau dans l’escrime ? 

Sarah Daninthe : Ah bah bien s’entourer, franchement le premier truc c’est bien s’entourer parce que, surtout si ça fonctionne sur le long terme, ben le sport c’est une, c’est une petite projection en fait de de la société donc tu vas forcément trouver des gens soit qui te veulent pas forcément du bien soit qui veulent ta place etc. donc bien s’entourer et quand on s’entourer de personnes qui vont, qui pensent de la même manière que nous c’est aussi plus simple. Encore une fois, si on pense à ce que je disais tout à l’heure sur les pensées, les émotions et la posture, vaut mieux s’entourer de personnes qui pensent positivement, forcément, ça peut aider. Puis encore une fois se dissocier de la valeur de ce que, de, notre valeur par rapport à qui on est donc c’est pas parce que je j’ai raté ma compétition que je je que je suis nulle.

Sara : Mhm. Ok.
Qu’est-ce que tu dirais à la Sarah de 7 ans ? Qu’est-ce qu’ elle aurait aimé savoir ?

Sarah Daninthe : Ah j’adore cette question (rires), j’adore cette question ! Je dirais tu n’es pas anormale. Ca a été très dur pour moi pendant longtemps de penser que, de penser d’une manière, d’une certaine manière et de me rendre compte que dans la normalité en fait les gens ne pensaient pas de la même manière que moi et c’était hyper dérangeant. Ensuite je, j’ai découvert que j’étais homo donc ça a pas aidé parce que il y avait, c’était invisible en fait dans mon environnement et donc ouais tu n’es pas anormale, en fait tu es différente de la norme qu’il y a autour de toi, et pour le coup en fait continue de te faire confiance parce que du coup j’ai perdu confiance en moi pendant longtemps et j’ai dû retravailler ça en fait, donc continue de te faire confiance et tu, en fait tu es dans le vrai donc enjoy. J’dirais ça. 

Sara : C’est un, c’est un beau message je trouve à une petite fille de 7 ans, j’aime beaucoup. Je vois l’heure qui tourne et tu es bien prise par ailleurs donc on a, on a évoqué rapidement donc le fait que tu tu as fait du marketing (au tout début de ta carrière c’est ce que tu as étudié) ensuite tu as fait ta reconversion en autodidacte pour être Data Product Manager. A côté de ton activité de sportive pro, et aujourd’hui de Data Product Manager du coup, tu es très engagée sur plusieurs fronts, t’as commencé à un peu à évoquer des choses, on l’a dit en introduction aussi, tu mets à profit tes ressources, ton temps, pour lutter contre différentes discriminations, pour lutter contre le RN aussi (génial), du coup quelles discriminations et pourquoi ça te paraît important, là, à toi aujourd’hui de t’impliquer sur ces sujets-là ?

Sarah Daninthe : Alors dans ma vie de tous les jours, moi je me suis engagée dans la tech parce que je pense que la tech avec l’humain au centre peut permettre de diminuer des des des inégalités sociales. Aujourd’hui je suis encore plus engagée dans la tech, même si c’est pas totalement ce que je fais actuellement côté algo mais l’idée c’est de de justement de de faire en sorte que les algos ne soient pas produites seulement enfin, build seulement par un type de profil bien précis : homme, quarantaine, cisgenre, venant de la Silicon Valley etc., et l’idée c’est de se dire “ben nous aussi on existe et surtout on veut pas être invisibilisé·es” donc déjà la tech, très engagée par rapport à cette question d’invisibilité de certaines bah de nous en fait les noirs, les gros, les petits, les handicapés, les albinos, enfin les LGBT, la vie en fait ! Quand dans 10 ans on sera en mesure d’aller sur Instagram ou Google moi j’aimerais bien que toutes les personnes soient encore bien les personnes de la société sont encore représentées en fait. 

Sara : Ouais.

Sarah Daninthe : Ensuite le, ben tout ce qui est lié au sexisme, ben voilà dès qu’il y a une blague ou quelque chose enfin il y a des choses à faire et des choses à dire, les LGBT-phobies bien sûr parce que ben je suis un être humain, que j’ai vécu de la lesbophobie j’ai été marraine de la Gay Pride et puis toutes les questions de genre parce que c’est aussi important aussi dans une société qui change et le genre n’est plus ce qu’il était avant et que il faut que les gens qui sont restés dans l’Ancien Monde, concrètement faut qu’il se réveillent, parce que si eux ils se bougent pas nous on va aller bouger hein ! Ca il faut pas, n’ayez pas de, n’ayez pas, n’ayez pas de de doute là-dessus : si vous vous bougez pas, nous on vous bougera, quoi qu’il arrive parce que on a envie que le monde change et tout ça pour moi ça passe justement par ben, l’ONU avec qui je suis engagée sur des campagnes en l’occurrence pour des gamines, enfin pour des plus jeunes filles surtout par le sport mais ça passe aussi par mon école et mon média que je suis en train de monter qui pour l’instant me permet d’aller dans les collèges et lycées, comme je le disais, en ce moment où je parle de mon vécu avec les plus jeunes collégiens et lycéens, les collégiennes et lycéennes aussi, et je les écoute surtout, et il y a des collèges dans lesquels je reviens et c’est canon de me dire, et de d’avoir leur retour quand je les aide face à des parents qui les rejettent parce que iels, ils ou elles sont sont homo et comment réagir ou quelle posture ou comment dire les choses à leurs parents ou encore quand il y a des profs d’EPS qui refusent en fait de changer, de les appeler par un pronom qu’ils ont choisi, qui ont, qui est différent ou un nouveau prénom et ça je suis contente de me dire quand je reviens quelques mois après de voir que, qu’il y a quelque chose qui a changé. Des fois c’est dur parce qu’on est aussi dans une société où c’est dur mais il se passe quelque chose et ça c’est important pour moi, ça a du sens et j’ai envie de faire des choses qui ont du sens.

Sara : C’est cool. Est-ce que tu veux parler un peu plus de, de ce que tu fais pour, de ce que l’asso fait, Premiers de Cordée, ou ton asso à toi ?

Sarah Daninthe : Là, Switch & Share je viens d’en parler, Premiers de Cordée je suis au Board d’une association en fait qui permet de changer le le le le regard sur le handicap et surtout en fait en tant qu’athlète on vient au au chevet de d’enfants hospitalisés (plus ou moins gravement d’ailleurs) et l’idée c’est de leur changer un peu leur quotidien en voyant ben Mbappé qui qui est notre parrain, en voyant des escrimeurs, des handballeurs, des basketteurs etc. à leur chevet et c’est aussi un poids qu’on enlève aussi aux parents et ça c’est ça c’est important aussi pour nous parce que même si les enfants sont hospitalisés ils ont aussi des parents qui qui vivent des situations qui sont pas forcément drôles donc ça et puis Switch & Share comme je viens d’en parler c’est une école et un média qui sont en train de se monter à destination des plus jeunes collégiens et lycéens parce que ce sont les futurs parents (ou pas d’ailleurs, ça peut être un choix comme ça peut ne pas être un choix) mais aussi les futurs votants et qu’on est dans une société de plus plus extrémiste surtout enfin d’extrême-droite en Europe voilà, et et que moi ça correspond pas du tout à mes valeurs et et on est dans dans une société où on nous apprend pas à avoir une bonne estime de nous et avoir confiance en nous donc c’est, moi c’est quelque chose que j’ai vécu ça a été dur, ça a été compliqué de de de passer ce chemin-là, ce chemin, de faire ce cheminement-là, et du coup c’est important pour moi, en tout cas de de de passer la balle en fait à aux collégiens, collégiennes et lycéens, lycéennes. 

Sara : C’est super chouette, merci pour ton engagement ; est-ce que il y a quelque chose que tu voudrais rajouter, une question que je t’ai pas posée, que j’aurais dû ?

Sarah Daninthe : Euh, ben en fait, je, j’ai une pensée très très forte pour ma mère qui, là je pense à ma mère en ce moment, qui se bat depuis quelques années face à la maladie d’Alzheimer et c’est c’est hyper dur je me rends compte que ma mère elle m’a appris aussi à à me battre pour ce que je voulais, pour atteindre mes objectifs, elle a toujours été là (bon alors un peu excessive ma mère, c’est à dire qu’il y a “UNE place sur le podium !”, non, il y en a trois (rires), et on est des centaines en compète, donc ça ça était un peu dur à lui expliquer déjà). Euh ma femme aussi, ma femme qui a, qui s’est battue et qui a, qui a, qui a qui a mis down ce ce ce putain de cancer là récemment, et je suis hyper fière, hyper émue et elle est balaise. Et euh, et puis mon père, que j’ai perdu il y a pas longtemps et hier c’était la Fête des Pères, donc ça travaille un peu, mais en fait, notre environnement est hyper important. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir des parents hyper présents, en fait, dans nos vies, et surtout des parents qui bah ma mère encore une fois qui nous disait ben “il faut se battre, il y a qu’une place sur le podium” mais aussi mon père qui nous disait “ben en fait, si tu veux, quel que soit ce que tu veux faire, en fait tu peux y arriver” quoi, et c’est fou de se dire dès dès 8 ans que quelqu’un te te dise jusqu’à ton adolescence “ben en fait tout ce que tu veux faire, tu peux le réaliser, tu as pas d’obstacle”, ça c’est chouette.

Sara : Mhm, c’est hyper fort. Ben oui, je je retiens détermination euh, les proches et l’entourage et la confiance, de de cet échange. On mettra en lien, enfin, dans la description, les liens vers les assos dont tu as parlé. Et écoute, merci beaucoup Sarah, ce fut un plaisir, c’est passé en deux minutes pour moi.

Sarah Daninthe : Merci à toi c’était vraiment cool.

Sara : J’ai adoré.

Sarah Daninthe : J’espère que j’ai pas pris énormément de temps (rires) !

Sara : C’était parfait, merci Sarah.

Sarah Daninthe : Merci !

[musique de générique d’outro]

Florence : On espère que cet épisode vous a plu. Si c’est le cas, n’hésitez pas à le partager à vos proches, ou à nous noter 5 étoiles pour contribuer à sa diffusion.

Sara : La Place des Grenouilles est une association à but non lucratif qui compte sur vos dons. Vous pouvez aussi adhérer à l’asso à partir de zéro euro !

Toutes les infos sont disponibles sur notre site internet.

Florence : lapdg.fr

[fin de la musique de générique d’intro]

Une réponse à « [podcast] Sarah Daninthe, escrimeuse »

  1. […] par des professionnelles, de deux métiers a priori plutôt masculins : Escrimeuse (avec Sarah Daninthe) et Cheffe d’orchestre (avec Ana Meunier) ! De quoi inspirer les jeunes […]

Laisser un commentaire

En savoir plus sur La Place des Grenouilles

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture